La magnifique Marie Trintignant, victime d’un féminicide en 2003. ©Daniel Simon

Féminicides. Chiffre glaçant, constat épouvantable : en France, 160 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint. Nos soeurs de douleur vivent un calvaire et personne* ne les protège. A croire qu’on bâillonne leurs cris pour ne pas les entendre, on étouffe leurs sanglots, on méprise leurs plaintes. « Un système qui ne veut pas entendre, un refus de voir, un refus de croire » commente le criminologue Alain Bauer. Tout est dit : on enterre la vérité sous l’indifférence. Autant dire qu’on renonce à les aider, à les défendre. Il n’est qu’à lire le rapport** du Conseil de l’Europe de 2025 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, pour s’en persuader. Celui-ci dresse un bilan critique assez désastreux des pouvoirs publics français, pointant d’importantes lacunes, de multiples insuffisances, d’innombrables réponses inadaptées. Un peu comme si « toutes les institutions avaient rendu les armes » déplore Alain Bauer. Mais sans armes, comment lutter contre ces crimes monstrueux, mis en scène par des agresseurs menteurs, manipulateurs, pervers et violents, qui se perpétuent encore et encore, sans que rien ne change ni n’évolue ? Allons-nous les laisser prospérer en toute impunité, sans chercher à prévenir les prochains ? Allons-nous laisser les générations futures vivre dans un monde où les abus, les violences faites aux femmes seront la norme et le respect l’exception ? Enfin, faut-il chercher de l’aide dans une meilleure connaissance des mécanismes d’emprise, de manipulation mentale et de meurtre psychique ? Faut-il se tourner vers la psychanalyse pour y voir plus clair ? Probablement. Car ces crimes présentent un certain nombre de constantes. Comme si un même scénario se répétait inlassablement. Comme si l’on rejouait sans cesse la même scène. Le même schéma récurrent. Aussi prévisible que tordu. A l’origine de ces féminicides, il y a souvent une blessure narcissique. Et c’est cette blessure d’amour-propre qui provoque le passage à l’acte.

La blessure narcissique

C’est la blessure narcissique qui déclenche la haine illimitée, la colère irrépressible, le déchaînement de violence inouïe, le désir de destruction chez l’agresseur. Celui-ci ne supporte pas la critique. Elle est vécue comme une « catastrophe absolue », « une mise à mort psychologique », car il a besoin de conserver une image parfaite, grandiose de lui-même. Blesser un individu narcissique, c’est « mettre en péril sa personne ». C’est ouvrir une brèche dans son estime de lui-même, c’est révéler ses failles narcissiques, son manque de confiance en lui et son sentiment d’insuffisance. Comme un reflet négatif qui l’obligerait à voir ce qu’il fuit en permanence, son vrai visage. Dès lors, à la moindre contradiction, au moindre échec, au moindre rejet, l’homme narcissique riposte violemment. Sitôt qu’il sent attaqué, rabaissé, menacé d’effondrement intérieur, il réagit d’une façon disproportionnée vis-à-vis de l’offense perçue. Il ne peut gérer et digérer l’affront comme tout un chacun, car celui-ci « remet en question toute sa structure de survie (…) fait exploser son masque, et « le confronte à ce qu’il redoute le plus, son vide intérieur, son absence d’émotion, sa vulnérabilité, sa honte toxique, et sa haine de soi inconsciente. » Une fureur, une rage narcissique s’empare alors de lui. Il lui faut absolument se venger, « détruire la source de la blessure (c’est-à-dire l’autre) », et ce afin de « restaurer immédiatement son illusion de supériorité et de contrôle », son invincibilité. Cette blessure d’amour-propre, ce peut-être un rejet, un échec mais aussi l’envie, la jalousie, un sentiment de défaite vécus comme insupportables pour l’agresseur. Elle vient réveiller chez lui des angoisses infantiles comme l’angoisse d’abandon, l’angoisse de castration, l’angoisse de dissociation, des angoisses régressives, destructrices et mortifères. Elle blesse son égo en lui renvoyant une image défaillante de lui. Elle met en péril la bonne image que l’agresseur s’acharne à avoir de lui-même. Elle le confronte à son manque de valeur, à sa faible estime de lui-même, à son incessant besoin d’amour, à son insécurité intérieure. Elle l’oblige à faire le deuil de sa toute-puissance, le place face à ses limites. La perte de contrôle chez cet homme qui n’a de cesse d’exercer un contrôle absolu sur les autres, s’apparente à une intolérable humiliation, à un sentiment d’impuissance insurmontable. Dés qu’une situation lui échappe, l’agresseur perd pied. Il n’arrive plus à contenir ses pulsions destructrices, ses tensions intérieures et bascule dans une rage destructrice incontrôlable. Tant qu’il n’aura pas obtenu réparation, l’individu vindicatif consacrera son énergie à ruminer sa vengeance, animé par un profond besoin de nuire, de détruire. « Les déceptions entraînent chez les pervers de la colère ou du ressentiment avec un désir de revanche. Quand un pervers perçoit une blessure narcissique (défaite, rejet) il ressent un désir illimité de revanche. Ce n’est pas comme chez un individu coléreux, une réaction passagère et brouillonne, c’est une rancune inflexible à laquelle le pervers applique toutes ces capacités de raisonnement » explique la psychiatre Marie-France Hirigoyen. Et c’est ce ressentiment qui le pousse au crime. Rien d’étonnant que ce soit lors des ruptures, des séparations et des divorces que la violence atteigne son paroxysme. Le soudain désistement d’une épouse désireuse de fuir son conjoint violent, sa volonté de reconstruire sa vie avec un autre homme, est vécu comme un véritable drame par le conjoint bafoué. S’empare alors de lui un besoin viscéral de supprimer définitivement sa victime, d’entraîner dans la mort celle qui a osé échapper à son emprise.

Comment expliquer ce mécanisme ?

On se souvient de Gisèle Halimi consignant dans son livre Avocate Irrespectueuse (paru en 2002, au chapitre « Maria, la blessure ») la tragédie qui a bouleversé sa vie alors qu’elle démarrait une carrière de toute jeune avocate au barreau de Tunis. Le traumatisme et la culpabilité qu’elle avait ensuite refoulés pour ne pas s’effondrer. « L’enterrer dans l’oubli, c’était pour moi, une condition de survie » confessera plus tard Gisèle Halimi dans notre journal***. Mais le souvenir ressurgit, immanquablement, sous formes d’aveux libérateurs et salvateurs, des décennies plus tard, lors de l’écriture de son ouvrage. Rappel des faits : à l’époque, Gisèle Halimi défend Maria, une jeune femme battue par un mari violent. Epaulée par une vibrante et rassurante Gisèle Halimi, Maria trouve enfin le courage de le quitter. Et demande courageusement le divorce. Avec l’espoir d’échapper à son calvaire et à son tortionnaire. Mais sans pour autant calmer sa peur prémonitoire. En effet, Maria est persuadée que son mari va la tuer. Pour elle, il ne peut en être autrement, lui qui passe son temps à la menacer de mort. Qui connait mieux l’agresseur que sa victime ? Personne, pas même les juges, les experts ou les psychiatres. Le jour de l’audience du divorce arrive. Avant même que le jugement ne soit prononcé, le mari sort son arme et abat sa femme à bout portant, en plein tribunal, sous les yeux effarés de Gisèle Halimi. Maria meurt sur le coup. Pourquoi ce meurtre ? Pour se venger de l’offense ? Pour la punir de vouloir le quitter ? De « partir avec une part de lui » ? De l’abandonner ? Réactivant par ce rejet, une intolérable angoisse d’abandon. « Le pervers est porteur d’une irrépressible angoisse d’abandon qui lui fait craindre le départ de l’autre » souligne le psychanalyste Jean-Charles Bouchoux. « L’angoisse de perdre l’amour le renvoie à sa propre impuissance, et le fait de douter du poids de son existence » confirme la psychanalyste Germaine Guex. Mais pourquoi tant de violence meurtrière ? Par amour ? Certainement pas. Il n’y a aucun amour là-dedans, seulement de l’amour propre. Par sentiment ? Certainement pas. Il n’y aucun sentiment là-dedans, seulement du ressentiment. Simplement, parce que l’agresseur n’a pas supporté que sa victime le quitte, qu’elle prenne ses distances, qu’elle disparaisse de sa vie, elle qu’il perçoit comme « sa chose, son prolongement » ? Et parce que l’agresseur est incapable de se résoudre à perdre son souffre douleur, de renoncer à son putching-ball. « Un vrai pervers ne lâche jamais sa proie » écrit Jean-Charles Bouchoux. Uniquement, parce qu’il en a besoin pour évacuer ses propres symptômes. Elle est celle dont il a besoin pour réparer l’estime de lui-même. « Perdre son objet signifierait, pour l’agresseur, retrouver ses propres symptômes » conclue Jean-Charles Bouchoux.

Comment fonctionne l’agresseur ?

« Le pervers narcissique se situe aux frontières de la folie. Il en réchappe en assujettissant une victime à qui il fait porter ses propres symptômes (….), Il crée et maintient une emprise délétère sur sa victime, la poussant vers la culpabilisation, la dépression et dans les cas plus graves, la folie, la maladie et la mort par suicide » énonce le psychanalyste Jean-Charles Bouchoux. Le pervers narcissique se défend de la psychose par la perversion. Le premier réflexe psychique de l’individu narcissique sera donc de faire porter à un autre (son conjoint, par exemple) sa peur de la destruction, en le détruisant consciencieusement, pour faire cesser cette peur. Le phénomène de projection est utilisé par le pervers pour se débarrasser de ses propres angoisses. Il s’agit d’expulser son mal-être, ses failles, de se décharger de sa haine, de tout ce qui est toxique en lui, sur son conjoint. « Pour en revenir au pervers narcissique, c’est un vomisseur. Il expulse son chaos et rend malades les autres » analyse Jean-Charles Bouchoux. « Les pervers narcissiques sont considérés comme des psychotiques sans symptômes, qui trouvent leur équilibre en déchargeant sur un autre, la douleur qu’ils ne ressentent pas et les contradictions internes qu’ils refusent de percevoir. Ils ne font pas exprès de faire mal, ils font mal parce qu’ils ne savent pas faire autrement pour exister. Ils ont eux-mêmes été blessés dans leur enfance et essaient de se maintenir ainsi en vie. Ce transfert de douleur leur permet de se valoriser au dépend d’autrui. » L’agresseur va donc se grandir en rabaissant sa victime. Plus il la dévalorisera, la discréditera, la dénigrera, l’humiliera, la vexera, l’avilira, la salira, la brisera, la ridiculisera, la diffamera, ruinera sa réputation en propageant des rumeurs, plus il se sentira supérieur. C’est pour lui une manière d’asseoir son pouvoir, sa domination et son emprise. Manipulant, culpabilisant, mentant et trompant délibérément, accusant sa partenaire de ses propres faiblesses, il passera son temps à la harceler, la tyranniser, la critiquer, l’insulter, la menacer, l’oppresser. Il isolera sa victime pour mieux la soumettre, la contrôler, tuant dans l’oeuf toute révolte. Il empêchera à tout prix l’entourage d’assister aux agressions. Pas vu, pas pris; pas de témoin, pas de crime. Tout est alors permis à l’agresseur. Et il va s’en donner à coeur joie. S’attaquant à la joie de vivre de sa victime, à son plaisir d’exister, à sa confiance en la vie, à sa confiance en elle, afin de détruire l’estime qu’elle a d’elle-même. « S’attaquant tout particulièrement à l’intégrité narcissique de l’autre, afin de le désarmer » explique la victimologue Marie-France Hirigoyen. Il s’agit pour l’agresseur de se débarrasser de ses conflits, de sa colère, de transmettre ses angoisses, d’expulser toute son énergie négative sur un autre. Afin qu’il souffre à sa place. En somme : plus la victime ira mal, plus l’agresseur se sentira bien. Tout ce dispositif de projection lui permettant d’échapper à lui-même et lui évitant de se remettre en question. « Pour s’accepter, les pervers narcissiques doivent triompher et détruire quelqu’un d’autre en se sentant supérieurs. Ils jouissent de la souffrance des autres. Pour s’affirmer, ils doivent détruire » résume Marie-France Hirigoyen. Et d’ajouter : en effet « le pervers narcissique ne peut se construire qu’en assouvissant ses pulsions destructrices ». « Cette haine, projetée sur l’autre, est pour le pervers narcissique un moyen de se protéger de troubles qui pourraient être plus grands, du registre de la psychose ». Dés lors, la victime ne sera plus jamais libre de vivre en paix. Continuellement surveillée, traquée, espionnée, ses faits et gestes seront contrôlés par l’agresseur-inquisiteur. Incapable de se détacher de sa victime, l’agresseur la vampirisera, en survivant à ses dépens. Et ce, afin de pouvoir à nouveau supporter la vie, tout en obligeant sa victime à supporter l’insupportable. Des vases communicants.

Enfant dans un corps d’adulte, le pervers narcissique n’a pas pu grandir, il est décrit par la psychiatre Marie-France Hirigoyen comme un « morveux sournois » et par le psychanalyste Jean-Charles Bouchoux dans ces termes : « Le pervers ne s’est pas totalement structuré, il a conservé une structure infantile (…) Il se comporte comme un enfant. Un enfant qui ne supporte pas d’être pris en défaut ». Un enfant de 30 ou 40 ans, jamais coupable, jamais responsable, un adulte immature qui vit dans l’illusion de la toute-puissance, nie et dénie toute responsabilité, n’a aucune limite, est dénué de tout scrupule, s’affranchit de toutes les lois, commet des actes délictueux sans culpabiliser, persuadé qu’il est d’être au-dessus des lois. Sitôt qu’on le place face à ses responsabilités, il rejettera la faute sur les autres en arguant que c’est lui qui est imparfait, méchant etc., refrain censé le dédouaner de toute responsabilité.

L’envie

Le pervers narcissique veut posséder ce dont il est dépourvu. « Le moteur du noyau pervers, c’est l’envie, le but, c’est l’appropriation. L’envie est un sentiment de convoitise, d’irritation haineuse à la vue du bonheur, des avantages d’autrui. Il s’agit d’une mentalité d’emblée agressive qui se fonde sur la perception de ce que l’autre possède et dont on est dépourvu. Cette perception est subjective, elle peut même être délirante. L’envie comporte deux pôles : l’égocentrisme d’une part et la malveillance, avec l’envie de nuire à la personne enviée, d’autre part. Cela présuppose un sentiment d’infériorité vis-à-vis de cette personne, qui possède ce qui est convoitée. L’envieux regrette de voir l’autre posséder des biens matériels ou moraux, mais il est plus désireux de les détruire que de les acquérir. S’il les détenait, il ne saurait pas quoi en faire. Il ne dispose pas de ressource pour cela. Pour combler l’écart qui sépare l’envieux de l’objet de sa convoitise, il suffit d’humilier l’autre, de l’avilir. L’autre prend ainsi les traits d’un démon ou d’une sorcière » déclare la psychiatre Marie-France Hirigoyen. Comme « il a besoin de s’approprier le narcissisme de l’autre, » le pervers va donc se projeter dans son opposé. Il choisira plus volontiers des personnalité maternantes, bienveillantes, solaires, sensibles, joyeuses, généreuses, sincères, aimables, optimistes, libres, pleines d’énergie et de vie. Des personnes peu méfiantes. Sont-elles trop confiantes, trop tolérantes, trop naïves ? Possible. Reste que ce sont souvent des femmes rassurantes, réconfortantes. Des femmes protectrices, consolatrices pour un homme qui se pose perpétuellement en victime et détient le monopole de la souffrance. Des femmes parfois prêtes à le sauver, à se sacrifier pour lui. Finalement, il jette son dévolu sur des femmes vivifiantes afin de le régénérer, de le renarcissiser, pour « s’accaparer un peu de leur force. » Les chargeant, à son tour, de son mal-être, de porter la dépression qui l’anime, de remplir le vide qu’il éprouve. « Ce que les pervers envient avant tout, ajoute Marie-France Hirigoyen, c’est la vie chez l’autre. Ils envient la réussite des autres qui les met face à leur propre sentiment d’échec, car ils ne sont pas plus contents des autres qu’ils ne le sont d’eux-mêmes, rien ne va jamais, tout est compliqué, tout est une épreuve. »

Bret Easton Ellis : « En réalité, je veux que ma douleur rejaillisse sur les autres »

Saluons l’indispensable, l’excellent documentaire De rockstar à tueur : le cas Cantat, de nos consoeurs Karine Dusfour et Anne-Sophie Jahn. Saluons leur inlassable courage et leur engagement précieux. Saluons leur travail d’enquête absolument remarquable qui a un rencontré un immense succès, lors de sa diffusion sur Netflix. Et c’est justice, car cette mini-série montre admirablement les mécanismes d’emprise, l’aveuglement collectif face aux féminicides, l’invisibilisation des réalités, le silence et l’omerta entourant les violences faites aux femmes. Ayant à coeur de rétablir la vérité (vérité que l’on doit à Marie Trintignant, à Krisztina Rady, et à toutes les victimes de féminicides) les coréalisatrices se sont penchées sur le traitement médiatique de l’affaire. A l’époque, en 2003, la fin brutale de la sublime actrice Marie Trintignant, morte sous les coups de son compagnon, le chanteur du groupe Noir Désir, Bertrand Cantat, bouleverse la France. Elle provoque une onde de choc dans l’opinion publique. La presse parle de « coup de folie », de « fatale attraction », « de dispute qui a mal tourné », de « crime passionnel », de « drame », et « de tragique accident. » D’une « Marie Trintignant, victime de la passion », édulcorant consciemment ou inconsciemment les faits glaçants, la violence inouïe, la cruauté impitoyable, l’horreur inhumaine, la sauvagerie sans nom du féminicide de Marie Trintignant. Occultant la violence des coups constatés par l’autopsie (« le rapport d’autopsie révèle et détaille la violence extrême des 19 coups portés, principalement au visage, provoquant des fractures osseuses et lésions traumatiques majeures comparables, selon l’expert, à « la violence d’un traumatisme subi par la boîte crânienne à l’impact d’un accident de moto à 120km/h contre un mur. ») Cette désinformation médiatique minimise la responsabilité du chanteur et la portée de ses actes. Comme si les figures publiques, les célébrités du monde du spectacle, par la fascination qu’elles exercent sur les foules, bénéficiaient d’une certaine forme d’impunité. Résultat : le traitement médiatique de l’affaire va dans le sens de la stratégie de défense de Bertrand Cantat, qui plaide un accident, une banale « querelle d’amoureux » et pour Marie une « chute accidentelle sur le mobilier. » A l’époque, tout amoureux transi qu’il est, Bertrand Cantat n’hésite pourtant pas à accabler Marie Trintignant. Alors qu’elle ne peut plus se défendre, il s’empresse de la dépeindre comme une femme agressive, qui, lors de leur dispute, a explosé en mots durs. Il argue même que c’est elle qui a porté le premier coup de poing, ce qui a eu pour conséquence malheureuse de le fait sortir de ses gonds. Soucieux de ne pas ternir son image, Bertrand Cantat nage en plein déni. Il se pose en victime et ne reconnaît aucune culpabilité. Il maintient sa version des faits : il est victime de sa passion, victime de sa jalousie, victime de sa notoriété, que sais-je encore… Il se vit comme une légende du rock, un artiste maudit, un intouchable, un personnage romantique submergé par l’amour, en proie à une passion incontrôlable, bref une parfaite victime de l’amour. Il endosse le « beau rôle », et laisse dans l’ombre « le crime sordide » perpétré ce soir là. Dans le même temps, sa défense livre un récit édifiant de la soirée et tente méthodiquement de dénigrer Marie Trintignant. Elle la dépeint comme « hystérique, excessive, insinuant une coresponsabilité dans la dispute », jetant la suspicion sur sa santé mentale et la faisant passer, bien entendu, pour ce qu’elle n’est pas. En somme, c’est la faute de Marie, si Bertrand Cantat l’a tuée. C’est sa victime la coupable. Phénomène bien connu des psychologues, cette façon d’inverser les rôles se nomme l’inversion victimaire. L’agresseur se fait passer pour la victime, et la véritable victime est accusée d’être le bourreau. L’agresseur lui reproche d’avoir provoqué la situation, afin d’échapper à ses responsabilités, à la culpabilité, aux remords et aux sanctions. « Rejeter la faute sur l’autre, médire de lui en le faisant passer pour mauvais permet non seulement de se défouler, mais aussi de se blanchir. Jamais responsables, jamais coupables : tout ce qui va mal est toujours de la faute des autres » confirme la victimologue Marie-France Hirigoyen. Et Anne-Sophie Jahn d’ajouter : « Bertrand Cantat est un homme qui se victimise encore et encore », et de poursuivre : « On a l’impression qu’ils sont co-responsables d’un drame qui va être fatal à Marie Trintignant mais, finalement dont elle serait quelque part l’auteur. » Un comble…

Liaison fatale

En 2003, le chanteur Bertrand Cantat et l’actrice Marie Trintignant forment un couple fusionnel. Ils sont si proches l’un de l’autre, qu’ils ne se quittent plus. Chaque jour, son amant la suit partout sur ses tournages, et passe ses journées à l’attendre. Bertrand Cantat est un homme possessif, furieusement jaloux, qui se débat dans une forme d’insécurité affective. Il n’aspire guère à une relation adulte basée sur la confiance et la liberté, mais rêve d’une parfaite osmose entre lui et Marie. Pour se faire, il a besoin de se rassurer en s’assurant de l’amour exclusif et inconditionnel de sa belle. Au fil des jours, l’ombrageux jaloux exerce une forme de chantage affectif sur sa compagne. Il la torture méthodiquement en lui reprochant d’entretenir des liens affectueux son ex-mari Samuel Benchetrit. Rien de plus naturel pourtant, puisque celui-ci est le père de son dernier fils, Jules. C’est simple : Bertrand Cantat ne supporte pas l’évocation de son nom dans la bouche de Marie. Il souffre de l’intrusion de ce tiers, qu’il considère comme un rival à évincer à tout prix. Pour lui, c’est une question de survie. Dès lors, il n’a de cesse d’exiger de sa compagne qu’elle cesse de le voir, de lui parler, réclamant en permanence des preuves de sa « loyauté ». C’est un simple SMS, un minuscule message destiné à Marie de la part de Samuel Benchetrit qui va mettre le feu aux poudres. Marie Trintignant s’apprête un tourner un film, sous sa direction, où elle interprètera le rôle de Janis Joplin. Le SMS précipite Bertrand Cantat dans une colère noire. Noir Désir, désir de mort. « Appelle-moi quand tu peux, juste pour le film je t’embrasse ma petite Janis. » Trop tendre est ce SMS pour un amant maladivement jaloux. Ivre de colère, débordé par ses pulsions, Bertrand Cantat tue Marie Trintignant.*****

Rappel des faits : après une journée passablement ponctuée de diverses prises de substances (anxiolytiques, cannabis et autres drogues) et une soirée arrosée, vers minuit, Bertrand Cantat referme la porte de la suite 35 de l’hôtel Domina Plaza à Vilnius, où est installé le couple depuis quelques jours. Rongé par son irrépressible jalousie, Bertrant Cantat entre dans une terrible colère. Il n’a pas digéré le SMS de Samuel Benchetrit. Une violente dispute éclate entre les amants. Il frappe et blesse à plusieurs reprises Marie Trintignant, à la tête et au visage. Elle git à terre, inanimée. Au lieu d’appeler les secours, de la soigner, en un mot de la sauver, Bertrand Cantat s’effondre à terre, prostré, la tête entre les mains. Jusqu’au moment où il se décide à transporter Marie dans son lit. Alors que Marie se meurt, il se précipite sur le téléphone et joint au beau milieu de la nuit, son ex-époux Samuel Benchetrit. Durant plus d’une heure, au bout du fil, larmoyant, sanglotant, pleurant sur lui-même, Bertrand Cantat l’interroge. Il n’en peut plus, il a besoin de savoir si Samuel éprouve encore des sentiments pour Marie. Il le bombarde de questions et lui fait part de ses accès de jalousie. Lui confie qu’ils se sont battus, qu’il lui a donné une « simple gifle », et qu’elle pourrait même avoir un cocard. Puis finit par raccrocher. De retour dans la chambre, Bertrand Cantat aperçoit Marie qui git sur son lit de douleur, le visage meurtri. Soudain, il panique et repart téléphoner à Samuel Benchetrit. Lui réclame le numéro de portable du jeune frère de Marie, présent, lui aussi, à Vilnius. Frère qu’il n’hésite pas à réveiller en pleine nuit pour lui « vendre » le même récit de la dispute, récit qu’il contrôle parfaitement. A nouveau Bertrand Cantat minimise la situation, à nouveau, il parle de querelle d’amoureux. Vincent Trintignant arrive vers 5 heures du matin à l’hôtel, aperçoit sa soeur endormie dans la pénombre de sa chambre, couchée bien sagement dans son lit, parfaitement pelotonnée, la couverture remontée très haut sur le visage. Bertrand Cantat s’exclame qu’il ne faut pas la réveiller, et ils s’en vont discuter dans le salon. Vincent Trintignant expliquera, par la suite, dans sa déposition aux policiers que : « durant deux heures, Bertrand Cantat lui a tenu la jambe, en lui parlant de sa jalousie, de son sentiment d’exclusion, de la famille du cinéma, du clan Trintignant. » Tout au long de cette nuit interminable, Bertrand Cantat enjoint Vincent Trintignant de ne pas réveiller sa soeur, le dissuade d’appeler un médecin. Il prétend même, dans une allégresse macabre, qu’elle cuve son vin. Totalement indifférent au sort de sa victime qui agonise à quelques mètres de lui. Quel est le sens de cette mise en scène ? Est-elle destinée à maquiller un crime ? A gagner du temps ? Bertrand Cantat cherche-t-il tout simplement à se fournir un alibi ? A-t-il besoin d’un témoin pour le disculper, le dédouaner de toute responsabilité ? Et qui mieux qu’un membre de la famille de Marie pour certifier qu’il est innocent, que ce n’est qu’un regrettable accident, à mettre sur le compte de l’alcool et de la passion ? Deux heures plus tard – sans doute le temps nécessaire pour que sa victime sombre définitivement dans le coma, qu’elle ne puisse plus jamais révéler la vérité, qu’elle se taise à jamais – Vincent Trintignant inquiet de constater que sa soeur ne se réveille toujours pas, brave les consignes du chanteur. Il s’approche de Marie et allume la lumière. Du sang coule de son nez, de sa bouche, son visage est tuméfié. Aussitôt, il prend la décision d’appeler les secours. Il est environ sept heures du matin. Nous sommes le dimanche 27 juillet 2003. Les deux hommes accompagnent Marie dans l’ambulance. Transportée en urgence absolue à l’hôpital de Vilnius, Marie Trintignant est déjà dans un coma irréversible lorsque les médecins l’examinent. Son état est désespéré. Elle souffre d’un traumatisme crânien et d’une hémorragie cérébrale. Submergé par la douleur, Vincent Trintignant sent le sol se dérober sous ses pieds. Il vient de comprendre la gravité de la situation, de réaliser que Bertrand Cantat lui a menti sur tout, qu’il n’est qu’un infâme manipulateur. Il se jette sur lui, lui saute à la gorge, en lui hurlant de fiche le camp. Le personnel médical doit intervenir pour séparer les deux hommes. Le chanteur s’éloigne mais reste aux abords de l’hôpital, aux aguets. Comme s’il attendait le dénouement… Pendant ce temps, les chirurgiens tentent l’opération de la dernière chance. Mais le miracle n’aura pas lieu. Marie Trintignant succombera à ses blessures, 5 jours plus tard, le 1er août au matin, à 10h20, d’un oedème cérébral, sans être sortie du coma…

Jalousie

Ici, la blessure narcissique se nomme jalousie. « Le jaloux pathologique souffre d’une faille narcissique béante, il ne peut admettre qu’il a peur de ne pas être digne d’amour, ce qui à ses yeux constituerait une angoisse destructrice insupportable. Pour se défendre de cette angoisse et éviter une confrontation directe avec la faille narcissique (l’impression de ne rien valoir, la peur absolue d’être abandonné, d’être remplacé, d’être insuffisant), il déplace son attention et toute son agressivité sur son rival. Le problème n’est plus interne, il devient externe et donc plus facile à combattre ». Le rival (réel ou imaginaire) devient le centre de l’univers du jaloux, autour duquel il va bâtir des scénarios délirants. Soupçonnant sa partenaire d’infidélité, le jaloux va s’engouffrer dans un besoin agressif, obsessionnel et compulsif de tout surveiller, contrôler, vérifier, espionner. « Une paranoïa persécutrice » résume Freud. Ne lui laissant aucun répit, le jaloux méfiant, soupçonne, accuse, accumule les griefs, redoute l’infidélité, la trahison et recherche les preuves de cette trahison. Tout ce dispositif de contrôle visant à « conjurer l’angoisse insupportable de l’abandon ou de la perte ». Un fonctionnement intrusif particulièrement accablant pour la conjointe mais indispensable au jaloux qui masque ainsi sa détresse en espérant reprendre le contrôle et le pouvoir. Cette inguérissable blessure d’amour-propre renvoie inéluctablement à la mésestime qu’ont les jaloux d’eux-mêmes. « Le succès ou l’intérêt supposé du partenaire pour un rival est vécu comme une preuve de sa propre déchéance, de sa nullité ou de sa laideur psychique. » Chez Freud : « la jalousie et la blessure narcissique sont indissociables. La jalousie ne naît pas seulement de la peur de perdre l’autre, mais avant tout de la menace d’effondrement de l’image de soi. » « Le sujet jaloux a investi une grande part de son amour-propre (son narcissisme) dans le partenaire. Si ce partenaire regarde ailleurs, c’est toute la valeur que le sujet s’attribue qui s’effondre (…) La blessure provient de la douloureuse prise de conscience que l’on est pas « tout » pour l’autre. Le jaloux revit inconsciemment le traumatisme de l’enfance où il a dû accepter qu’il ne comblait pas totalement sa mère (intrusion du tiers/du père). » Et cette rivalité oedipienne réactivée est porteuse d’une souffrance indicible. Freud va même jusqu’à dire que la jalousie pathologique est « étroitement liée à des tendances homosexuelles refoulées », le jaloux éprouvant une attirance inconsciente pour son rival – désir inacceptable et aussitôt rejeté et refoulé par le Moi (le conscient) – mais que le jaloux ne cessera de « vivre par procuration à travers le regard de sa compagne ».

Que rejoue-t-il ?

On dit souvent que « les crimes se suivent mais ne se ressemblent pas. » Est-ce toujours le cas ? Grâce à Karine Dusfour et Anne-Sophie Jahn, grâce à leur formidable documentaire diffusé le 27 mars 2025 sur Netflix, grâce à leur détermination à faire éclater la vérité, on pourrait en douter. Dans ce documentaire, les deux journalistes font la lumière sur un autre drame qui frappe l’entourage de Bertrand Cantat. Le suicide de son ex-épouse Krisztina Rady, quelques années plus tard, à son domicile de Bordeaux, le 10 janvier 2010. Ce matin là, Bertrand Cantat dort sous le même toit, et son épouse se meurt à quelques mètres de lui. L’histoire se répète pour ainsi dire deux fois, ce qui faisait dire à Hegel : « l’histoire bégaie. » Même si les faits ne se reproduisent jamais à l’identique, peut-on ne pas voir ce qui crève les yeux ? Le retour du même ? C’est en tout cas, ce que la mini-série De rockstar à tueur : le Cas Cantat, tend à montrer. Grâce aux nouveaux témoignages majeurs, aux révélations et éléments inédits, d’une importance capitale recueillis dans ce documentaire (trois témoignages clés dont le témoignage anonyme d’un infirmier, et un rapport médical ne figurant pas dans les procédures judiciaires antérieures), les choses vont considérablement changer. Après 15 ans d’inertie et une affaire restée au point mort, tout s’accélère. La mini-série provoque un électrochoc dans l’opinion publique. Elle est aussitôt saluée, applaudie et reconnue « d’utilité publique. » On loue la façon pertinente dont elle brise l’omerta entourant l’affaire, on approuve la manière dont elle dénonce la « complaisance médiatique et culturelle », on célèbre la sincérité bouleversante des divers témoignages dont celui de la fabuleuse et courageuse chanteuse Lio. Tout un chacun découvre, en visionnant la mini-série, la face cachée de l’affaire, les innombrables zones d’ombre, le manque d’empathie et le comportement toxique du chanteur, la répétition d’un même comportement jaloux. La diffusion du documentaire sert de puissant levier pour les indispensables associations et collectifs féministes qui montent au créneau « pour dénoncer l’impunité systémique et relancer les actions judiciaires. » La célèbre et talentueuse avocate Yaël Mellul, présidente de l’association Femme et Libre, s’insurge aussi avec une fougue et une détermination sans faille, en dénonçant un « suicide forcé » (reconnu dans la loi française en 2020 sous le terme de harcèlement moral ayant conduit au suicide.) Résultat : sous la pression associative et médiatique, et grâce aux éléments inédits et essentiels mis à jour dans le documentaire Netflix, le procureur de la République de Bordeaux, Monsieur Renaud Gaudeul, décide de rouvrir le dossier. En juillet 2025, l’enquête est donc relancée sous la qualification de « violences volontaires par conjoint. » L’enquête concerne la période précédant le suicide par pendaison de Krisztina Rady survenu le 10 janvier 2010 et elle entend vérifier toutes les révélations mises à jours dans ce documentaire par des investigations poussées, et qui sait, la possibilité de recueillir de nouveaux témoignages. La vraie question étant : que s’est-il passé pour que Kristina en arrive à cette extrémité ?

Un suicide forcé ?

Peut-on pousser un conjoint au suicide ? Là encore, que répond la psychanalyse ? Jean-Charles Bouchoux s’en explique : « Nous pourrions y voir une tentative de suicide par procuration. Charge-toi de ma dépression puis va te tuer en te suicidant, j’en suis incapable. » Encore une fois, la psychanalyste apporte une réponse pertinente à ce type de fonctionnement pervers. La spécialiste du harcèlement moral, Marie-France Hirigoyen confirme ce même mécanisme. Elle explique en substance qu’un même processus mortifère est à l’oeuvre, qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille ou d’une entreprise, qui entraîne les victimes dans une spirale dépressive, voire suicidaire. Ces violences insidieuses découlent d’une même volonté de se débarrasser de quelqu’un sans se salir les mains. La psychiatre Marie-France Hirigoyen parle de meurtre psychique. Un meurtre invisible, indécelable, sans traces, et donc sans coupable, qui dédouane l’agresseur de toute responsabilité. L’agresseur garde les mains propres. Mais qu’est-ce qu’un suicide ? Un meurtre contre soi-même. Une manière fatale et autodestructrice de retourner la violence contre soi. Souvent dans l’espoir de faire cesser un enfer quotidien. Ce qui fait dire à Pascal : « tous les hommes recherchent d’être heureux (…) C’est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu’à ceux qui vont se pendre. » Se suicider pour échapper à l’enfer, pour faire cesser une souffrance insupportable. Espérer une délivrance, un repos ou une fin à sa peine. S’enfuir « n’importe où, hors du monde » écrit Baudelaire… Ce suicide pourrait-il s’expliquer par une rare générosité d’âme, celle d’une femme aimante et pleine de compassion, Krisztina Rady, qui incapable de supporter la pression du chantage affectif de son mari, se sacrifie pour lui. Un sacrifice parfait, où la victime sous emprise protège son bourreau ? On se souvient que Krisztina Rady avait déjà défendu bec et ongles son ex-mari lors de son inculpation pour le meurtre de Marie Trintignant. Elle avait affirmé, pour alléger sa peine, qu’il était tout sauf un mari violent. S’était-elle donnée pour mission inconsciente, dès le début de leur histoire, de « réparer « , de sauver cet homme qu’elle avait épousé, dont elle devait immanquablement pressentir, elle qui était particulièrement intuitive et intelligente, que cela revenait à « ressusciter un mort. » Abdiquant sa propre existence, sacrifiant sa vie pour porter les symptômes d’un homme dépressif, et le soigner inlassablement, en pure perte ? Se sentait-elle coupable d’abandonner son ex-partenaire au moment le plus tragique de vie, alors qu’il n’avait pas hésité un an plus tôt à la tromper, à la quitter lorsqu’elle était enceinte de son deuxième enfant, sa fille Alice, pour aller vivre sa romance exclusive avec la belle Marie ? Ou songeait-elle avant tout à protéger ses enfants ? Mais comment une maman aussi protectrice aurait-elle pu laisser ses deux enfants seuls au monde, elle qui les aimait plus que tout ?

Ce qui est tu, tue à nouveau

Rappel des faits : Le très attendu, pertinent et perspicace, livre sur Krisztina Rady, Les silences qui tuent, sorti en septembre 2026, s’interroge sur le suicide de l’ex-épouse du chanteur. Son autrice Karine Dusfour « interroge les mécanismes de contrôle coercitif, les violences conjugales et la responsabilité ou l’aveuglement collectif de la société face à la souffrance des femmes sous emprise ». Se peut-il que Bertrand Cantat ait poussé d’une manière ou d’une autre son ex-épouse au suicide ? Sachant que Bertrand Cantat, une fois sorti de prison, après avoir purgé sa peine pour le meurtre de Marie Trintignant, retourne vivre tout naturellement, comme s’il n’avait toujours pas coupé le cordon, auprès de son ex-compagne Krisztina et de leurs deux enfants dans leur maison bordelaise. Il découvre alors que Kristina a refait sa vie avec un autre homme François Saubadu, un horticulteur de la région, avec qui elle a entamé « une liaison amoureuse intense. » (Précisons que François Saubadu finira par se suicider, lui aussi, à Mérignac, le 24 novembre 2025. Témoin clé du documentaire De rockstar à tueur : le cas Cantat, la disparition de cet homme est pour le moins troublante. Que signifie cette incompréhensible série de suicides ? Dans la mini-série, l’amoureux de Krisztina avait témoigné courageusement, à visage découvert, accusant Bertrand Cantat d’avoir poussé au suicide la femme qu’il aimait. Il aurait décrit « un climat de violences psychologiques, de jalousie et de contrôle qu’aurait exercé Bertrand Cantat sur Krisztina Rady (…) allant jusqu’à évoquer un « chantage » et des scènes de grandes violence dont Krisztina aurait confié avoir peur. » Aussitôt, Bertrand Cantat avait porté plainte pour diffamation. Plainte qui s’était soldée par un échec.) Lorsque Bertrand Cantat apprend leur idylle, ressent-il une profonde blessure narcissique ? Probablement. Il n’est plus le centre du monde, l’unique objet d’amour de sa mère symbolique. On lui a volé son trône et sa place d’enfant-roi possessif et tyrannique. Il ne supporte pas que Krisztina l’ait remplacé, qu’elle ait refait sa vie. Il va alors s’employer à défaire ce qui a été fait. Grâce à un « harcèlement téléphonique et textuel continuel, doublé d’un chantage affectif (notamment des menaces récurrentes de se suicider devant les enfants. A ce propos, on notera que c’est le fils de Kristina, Milo, âgé de seulement12 ans, qui fait l’horrible découverte macabre de sa maman pendue, alors que son père dort du sommeil du juste, au premier étage), il empêche Kristina de s’épanouir dans sa toute nouvelle relation amoureuse. Il la traque, l’espionne, surveille ses mails, la culpabilise, détruit son bonheur, par jalousie, incapable de lui offrir pareil amour, lui dont le semblant de coeur est mort. Krisztina asphyxie, elle suffoque, elle confie à ses parents que Bertrand Cantat « est devenu fou, (…) ce qui m’arrive est pire que tout. Il casse des objets, qu’elle a déjà failli « y laisser une dent », « mon coude est complètement tuméfié et malheureusement, un cartilage s’est même cassé. » Elle exprime sa terreur face à son comportement imprévisible, évoque « une série d’événements pires que ceux de 2003 » (faisant référence au féminicide de Marie Trintignant), parle d’insultes incessante et de vivre un « vrai cauchemar qu’il appelle amour. »

Le mal du siècle

La perversion est le contraire du respect. Sans respect, il n’y a pas de civilisation. Or les pervers narcissiques (qui s’appliquent méthodiquement à instrumentaliser, chosifier et déshumaniser leur victime) prolifèrent à vitesse grand V. Dans son magistral essai, La fabrique de l’homme pervers, Dominique Barbier les évalue à plus de 10 pour cent de la population. Comment se protéger d’eux ? Comment déjouer leurs pièges ? Comment enrayer leur croissance exponentielle ? Notre société est-elle malade, elle qui fabrique des pervers à la chaîne ? La perversion narcissique serait-elle la manifestation, le signal d’alarme, le symptôme d’une société en crise ? Le livre de Sophie Chauveau, La fabrique des pervers, paru en 2022, parle, lui aussi, d’une société contemporaine individualiste et narcissique capable de produire des pervers en série. L’autrice décortique au travers d’une famille rongée par l’inceste, les mécanismes à l’oeuvre dans la perversion, « la chape de silence qui tue plus que les faits criminels », la violence, l’impunité qui prospèrent grâce au silence, les traumatismes qui se transmettent de génération en génération, la lignée des bourreaux, dominateurs, dangereux et destructeurs qui maltraitent leurs victimes. Elle dénonce une société peu capable de traiter les enfants comme des « sujets de droit à protéger », peu capable structurellement de protéger les plus vulnérables des comportements déviants des pervers qui nient l’autre, les chosifient, les réifient, les « réduisent à de simples objets de manipulation et de jouissance. » Elle affirme que « la perversion s’y définit par l’incapacité radicale à percevoir l’autre comme un être humain à part entière ». Ce contre quoi Kant n’avait cessé de s’insurger. Pour le philosophe, il fallait agir : « de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle des autres, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Le respect de l’altérité. Mais laissons le mot de la fin à Eliette Abécassis et son fabuleux roman Une affaire conjugale : « Pervers narcissique : ces mots commençaient à résonner étrangement dans ma tête, étrangement vrais… il fallait que j’en sache davantage. Sur Google, il y avait une quantité impressionnante de sites sur le sujet. A croire que c’était le mal du siècle. » Le mal du siècle…

Isabelle Gaudé

*Excepté, évidemment, les collectifs et associations féministes qui font un un travail absolument remarquable et salutaire.

** Rapport du GREVIO (groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique). « Le GREVIO est l’organe indépendant du Conseil de l’Europe chargé de surveiller l’application de la Convention d’Istanbul. Le GREVIO examine périodiquement comment chaque Etat applique les mesures de prévention, de protection des victimes et de poursuite des auteurs. »

*** Interview de Gisèle Halimi par Isabelle Gaudé, Grandes Ecoles Magazine, juin 2002.

*** Le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen, psychiatre, psychanalyste et victimologue, (inspiratrice de la loi de 2002 contre le harcèlement moral au travail.)

**** Les pervers narcissiques et Pourquoi m’as-tu abandonné(e) ? de Jean-Charles Bouchoux, psychanalyste et psychothérapeute.

*****Ce drame insoutenable n’est pas sans faire penser à une affaire similaire en 2013. Là encore, une blessure narcissique est à l’origine du meurtre. Une jalousie irrationnelle, dévorante, des « crises de jalousie » insensées, irrationnelles, répétées, nourries de soupçons imaginaires, conduisent le sprinter Oscar Pistorius à assassiner la ravissante mannequin de 29 ans, Reeva Steenkamp. Petite amie depuis seulement trois mois, la jeune femme venait à peine de s’installer chez l’athlète. Or, celui-ci passait son temps à la harceler avec sa jalousie suspicieuse, ses accusations, ses reproches infondés, cherchant en permanence à la culpabiliser. Il n’avait de cesse de lui réclamer des preuves d’amour dans l’espoir d’apaiser ses angoisses, de combler « son vide affectif structurel. » Il l’assassinera la nuit de la Saint-Valentin (la fête des amoureux, date hautement symbolique) Après une violente dispute, terrifiée, pétrifiée de peur, Reeva Steenkamp se barricade dans les cabinets de leur propriété, pour tenter d’échapper à la rage haineuse de son compagnon. Celui-ci, littéralement transformé en un monstre furieux, débordé par ses pulsions meurtrières, aurait défoncé la porte des toilettes à coups de battes avant de tirer à quatre reprises à travers cette même porte sur la jeune femme apeurée. Cette dernière succombera rapidement à ses blessures. L’agresseur osera plaider non coupable, alléguant comme défense farfelue qu’il a cru à l’intrusion d’un dangereux cambrioleur qui s’était introduit par la fenêtre de la salle de bain. L’intrus s’étant évidemment caché dans les lieux d’aisance pour échapper au propriétaire de la maison…

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