Le peintre Gilles Sacksick devant son sublime Nietzsche

Il fut le peintre de l’abandon. Un merveilleux peintre qui, toute sa vie, poursuivit un grand dessein : faire apparaître les choses. Faire apparaître sous les paupières baissées des belles endormies les habits du rêve. Et sous l’inutile vêture, le rêve à nu. Sonder ce sommeil paisible que rien ne trouble si ce n’est la farandole des fantasmes, l’incontrôlable course d’images et de désirs qui s’agite sereinement dans la psyché de la belle assoupie. « Sans conspirer contre sa tranquillité », dévoiler le mystère des songes, percer l’énigme de l’onirique, sauter à pieds joints dans les profondeurs de l’âme, dans l’espoir de déchiffrer l’inconscient. Et d’un coup de pinceau, faire apparaître toutes ces choses à la surface de la couleur. Manière de ne pas faire mentir Hugo : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. » Mettre à nu cette vie secrète, cet espace du dedans pour espérer étreindre la présence du rêve, la vérité de la veille et de l’éveil, du sommeil et de la vigilance, telle fut la démarche philosophique de ce fabuleux peintre qui, toute son existence, interrogea l’essence de l’apparaître, sa manifestation, sa révélation. Peut-être parce qu’il fut celui qui compris le mieux ce qui permettait aux choses d’apparaître. Cette faculté d’abandon, ce relâchement du contrôle, cette sortie de soi, ce refus de résister, cette confiance inouïe de la dormeuse qui se livre sans réserve à l’inconnu, pour mieux sombrer dans les bras de Morphée. Une façon de s’oublier pour redevenir pleinement soi-même ? Une réconciliation avec ce qui nous échappe ? Une façon de se raccorder à soi, de s’accorder à sa vie intérieure dans un parfait lâcher-prise ? Sans doute. La complétude, l’accomplissement par l’abandon. Rilke l’énonçait merveilleusement : « Le don de soi-même est un achèvement. L’homme en est peut-être encore incapable. »

Elle rêve et dort, détrempe, 2019

Gilles Sacksick nous laisse le meilleur de lui-même, une oeuvre immense à la rare beauté, profondément vivante, d’une délicatesse et d’une poésie absolue, dotée d’une armature intellectuelle, celle d’un peintre-penseur, un voyant qui explora le visible et vit l’invisible. « Les morts sont des invisibles mais non des absents » soulignait Hugo. Invisible, Gilles Sacksick est partout dans ses toiles. Pour retrouver sa présence si poétique, il n’est qu’à contempler et contempler encore sa peinture. Le miracle advient : Gilles se matérialise sous nos yeux éblouis, tant son âme tendre tremble et palpite sous la splendeur de la couleur, dans la pénombre lumineuse de cette fête du sommeil, au détour d’un ovale enfantin reposant sur une main soyeuse, sous la transparence d’un teint de jeune fille, dans la beauté gracile de cette tête brune innocente posée à la lisière du grand oreiller doux et chaud, dans cette ivresse du souffle régulier, sous cette rangée de longs cils délicieusement alanguis sur une pupille rêveuse, dans l’intimité de ses yeux fermés qui s’éveillent à un monde onirique. Presque un autoportrait. Il est ce peintre qui rejoint les dormeuses dans leurs rêves ou « s’embarque » comme Proust sur le sommeil d’Albertine. « Je goûtais son sommeil d’un amour désintéressé et apaisant, comme je restais des heures à écouter le déferlement du flot (…) Alors son sommeil m’apparaissait comme un monde merveilleux et magique où par instants s’élève, du fond de l’élément à peine translucide, l’aveu d’un secret qu’on ne comprendra pas. Mais d’ordinaire, quand Albertine dormait, elle semblait avoir retrouvé son innocence. »

Il fut le peintre du don. Un artiste dont la générosité ne connut aucune limite. Grâce à sa sensibilité, Gilles nous offrit l’infini contre les apparences. Il nous fit don de la vérité contre les simulacres. Il nous mena tout droit vers l’absolu par la main de la beauté. Et il nous fit rêver. Privilège de la sincérité, Gilles ne trichait pas, ne composait pas, il s’abandonnait dans ses toiles. Quand l’abandon apparaît, l’amour transparait et transfigure toutes les oeuvres. L’amour irrigue, innerve son oeuvre comme une source d’eau claire à laquelle on meurt d’envie de se rafraîchir. Rarement peintre fut aussi sentimental. Tirait-il son énergie créatrice de l’amour ? Peignait-il pour être aimé ? Peu importe. Gilles Sacksick mis toujours l’amour au-dessus de tout. Résultat : ce coeur aimant distillait tant de tendresse dans un chatoiement de brun, de miel et d’ambre que ses visages étaient visités par la lumière. La patine de l’amour, ce vernis amoureux, cette couleur de la passion qu’aucun peintre ne saurait inventer sans la ressentir profondément. Pas une toile qui ne bénéficie de cette grâce. Ses dormeuses ont « le visage d’un premier amour » comme l’écrit joliment Balzac. Or, c’est bien connu, l’amour est contagieux. Chacun le sent. C’est un régal de regarder ses toiles. On ne peut les contempler sans éprouver une émotion. Un choc. On sent les ailes de l’amour nous frôler. On est saisi, submergé par la tendresse. Entrainé à la fois par un pur élan de vie et une joie intérieure inouïe. C’est vertigineux de sérénité. Bouleversant de beauté. Epoustouflant de grâce. C’est l’effet Sacksick. Sublime et apaisant. Résultat : on se sent bien dans ses toiles, comme si on rentrait chez soi, dans une sorte de paradis familier. On est en paix, gorgé de tranquillité. Habité par l’amour. Rien ne manque. Tout est parfait. Ici, tout conspire à l’amour. Tout converge vers l’amour, le don, l’abandon, le réel et l’au-delà. On habite ses toiles comme on loge en soi-même, dans une parfaite harmonie. Ses oeuvres nous nourrissent de silence, de paix, et d’amour. Notre pain quotidien, une nourriture affective indispensable dans un monde sans amour. Pas étonnant qu’on éprouve une immense gratitude face à ce don inespéré.

Insurpassable Gilles Sacksick, dont l’oeuvre toute entière est une offrande.

Lovée, huile, 2013
Anne réminiscente, huile, 2009
Eloge de la paresse, détrempe, 2010
L’Orant, chapelle de Puyrénier, détrempe, 2017
Vie galline, lithographie, 2009
Les siestes de Doudou, 1998
Loubressac, acrylique, bâche, 2010
Virginia Woolf, entre le rouge et le noir, pigments, 2025

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