Tout le monde connaît Kevin Finel et sa célèbre école d’hypnose en Suisse, l’Arche, considérée comme une référence en Europe. Mais qu’en est-il vraiment de l’hypnose ? Ce terme voit le jour en 1773, sous la plume d’un médecin allemand Franz Anton Mesmer (Messmer, cela ne vous dit rien ? L’hypnotiseur contemporain lui a emprunté son nom !) précurseur de l’hypnose moderne, qui lance la mode du « magnétisme animal » comme technique de soin. L’hypnose comme thérapie arrivera en France dans les années 1859. Deux cent cinquante ans plus tard, il est temps de fêter son anniversaire, de rappeler son origine scientifique et de se souvenir de ce que cette méthode recouvre. L’hypnose, est avant tout, un état modifié de conscience. Grâce à l’hypnose, patient et thérapeute ont accès à l’inconscient du patient. Cette magie-là, Kévin Finel et son metteur en scène Taha Mansour (apprécié du public pour ses rares talents de mentaliste et sa bienveillance) la développent sur scène dans Rituels. Il s’agit d’abord de voyager avec humilité à la recherche du sens, de trouver des repères dans son corps, dans la confiance accordée à un thérapeute. De s’interroger sur ce que l’on nomme le réel, la conscience, l’inconscient, le pouvoir de la pensée, l’infinie élasticité de l’esprit humain et ses capacités de guérison (Kévin pratique l’ « autohypnose » dans son travail pédagogique, c’est tout dire.)

Côté spectacle : la sobriété des moyens prime. Et c’est tant mieux. L’essentiel n’est pas dans les détails ou dans le décor, il est dans le flux, l’énergie et le vif-argent de la vie psychique. Taha Mansour fait de la scène son cabinet de thérapeute, et pratique « l’art du mentaliste » au travers d’un podcast éponyme. Il accompagne certains individus par l’hypnothérapie à résoudre leurs conflits intérieurs. Tous deux étudient le comportement humain à l’aune des psychologies comportementales et de l’influence des mots sur les conduites de vie, les traumas émotionnels. Leurs vibrations se rassemblent pour créer Rituels. 

Ici, s’élabore une aventure philosophique au travers d’un voyage entre les corps et le monde psychique : Taha et Kevin présentent toutes les facettes de l’hypnose – la sensibilité vibratoire, l’influence des mots et de la voix du thérapeute sur le mental des « adeptes » (le mot disciple est employé dans le spectacle), la communication non verbale. 

Le spectacle s’articule autour de trois axes. Plutôt trois opportunités de construction dramaturgique. Le héros, un jeune homme confronté à un dilemme : sa mère est alitée mais les médecins n’ont pas de réponse à son mal. Face à l’impuissance de la médecine, il fait un pas de côté en se réfugiant dans la littérature des para-sciences. Quelques repères historiques sont rappelés en même temps au public : on nous emmène dans les premiers temps de l’hypnose, du côté du magnétiseur et de sa théorie du « magnétisme animal » dit « mesmérisme ».

Sur la scène du théâtre Lepic, une part inconnue de l’être va sinon se révéler, du moins se réveiller. Kevin incarne Mesmer (XVIIIe), puis le « Father Gassner » (prêtre exorciseur de la même époque, probablement l’un des pères de l’hypnose moderne, reconnu pour ses guérisons), et Erickson (inspirateur de la PNL), ce mystique qui a enrôlé les foules avec son charisme. 

Il faut revenir au prêtre. Chaque personnage joue une séance d’hypnose avec un membre du public : sans théâtralité individuelle. Le costume seul indique le changement. Le public est porté à s’intéresser au trouble suscité par l’aspect tactile, manipulatoire, d’Erickson. On oublie le transport dans le temps : nous avons le talentueux Kevin Finel face à nous.

Le cobaye le plus intéressant des volontaires – désignés – dans le public, Pascal, qui se trouve dans la salle au fond, semble poreux à ce type d’événement. Il est appelé sur scène et vit tout à fait, plus que le magnétiseur, la séance, comme un exorcisme. 

C’est dérangeant, déstabilisant, et le public oscille entre l’ironie et le sérieux de cette expulsion de démons. Quelle est l’intention de cet exorcisme théâtral ? est-on en droit de se demander. Est-ce un rappel des « bienfaits » de Gassner, ou le désir d’(é)prouver la force du pédagogue ? Devant l’adhésion émotionnelle, intellectuelle, – vraie, ou feinte, ce qui serait une belle surprise – du participant, on quitte le prétexte du théâtre. Une autre forme d’audience se crée. Pascal, guidé par le prêtre, est pris de convulsions. Il prononce le nom du démon sensé l’habiter – avec de belles consonances bibliques.

Une troisième ébauche de dramaturgie : la rêverie finale, du protagoniste principal. Elle diffracte l’ambition du metteur en scène, d’adopter une philosophie mentalistique –  qui remettrait en état de merveille, – é-merveille, l’individu. Cette rêverie face public tendrait à faire réfléchir à la valeur des mots, à leur portée, à la force de l’imaginaire (point central de la pièce, et d’ailleurs, de l’hypnose, où l’on se base sur la rêverie subjective) dans un monde centré sur un imaginaire violent, forcé.

La marque de Taha Mansour, mentaliste – se repère non dans le continuum narratif, mais au centre de la pratique de l’hypnose. Ce cadre sert à mieux souligner les instants de déprise du spectateur. Là, il provoque suspense et attention. Un mystère. Une attente. Un désir. 

Le tout accompagnés d’une magnifique mise en lumière par Luana Spatia, qui parachève la création. L’atout de Taha Mansour réside donc dans la valeur philosophique, du moins méditative, accordée aux para-sciences. Son texte laisse entrevoir une tranquillité réflexive – une volonté de mobilisation spirituelle, présente dans ses premiers spectacles (L’effet papillon, La mystérieuse histoire de Thomas Polgarast).

Néanmoins, à essayer de tout dire en même temps : l’épistémologie, l’intérêt clinique, les effets de l’hypnose tout en faisant la monstration des techniques – le regard et la densité de notre concentration se perdent. En effet, ce spectacle multiforme, se transforme sans cesse, se cherche, sans adopter une ligne de conduite, devient « accrocheur » si l’on accepte son pouvoir vibratoire et sa capacité à rompre avec la recherche de rationalisation.

En complicité avec ses trois artisans, Rituels pointe le potentiel d’éveil derrière le mystère de la guérison hypnotique. Et soulève la part essentielle du dialogue, de la libération d’une parole restée inconsciente, en jeu dans tout dérèglement d’origine non biologique – sur laquelle s’appuie le psychosomatisme, l’art d’équilibrer le corps énergétique par la survenue de certains mots informulés.

Ce spectacle séquencé semble faire éclore plusieurs réflexions. Il s’essaie à atteindre la conscience du public : et pourrait sans conteste, dans un léger mouvement de réécriture, avec une focalisation sur un même récit, et non de plusieurs enchâssés, avec le choix d’un véritable parti pris, donner un magnifique élan à l’hypnose théâtrale contemporaine.

Diane LOTUS

L’hypnotiseur Kévin Finel
Le mentaliste et metteur en scène Taha Mansour

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