De poèmes en nouvelles, de vers en prose, Jude Stéfan a sa façon personnelle de palper les mots, de les travailler comme le sculpteur sa matière, de faire corps avec sa poésie depuis 25 ans. Trop lucide pour composer avec le réel et ses modes, trop sensible pour supporter la bêtise des moeurs, il est celui que l’exigence aiguillonne. Il est aussi celui qui cherche à échapper à l’expérience de la redite en explorant l’inconnu. Il est enfin un fervent défenseur du parler vrai, ce qui ne l’empêche pas dans certains recueils ou opus de « rendre vrai le faux, le vécu fictif ». Nous lui avons posé quelques questions. Voici ses réponses.

Jude Stéfan, à quel moment peut-on dire que l’on devient poète ?

« On devient poète » lorsqu’on a enfin écrit un recueil de langage soutenu, après avoir – sauf exception, Rimbaud, Hofmannsthal – lutté une décennie afin d’obtenir une forme correspondant à sa voix propre, celle du sang et des nerfs, celle de sa mortalité individuée et restituée en acte.

Selon vous, quelle est l’essence de la poésie ?

Il n’y a pas d’essence de la poésie – vieille idée platonicienne ou idéaliste. Un poète, Mallarmé, a eu le mérite sacrificiel de l’avoir cherchée – en vain. Maintenant on le sait. Le langage poétique n’a pas d’essence – en dépit d’Heidegger, qui a relancé l’idée à partir d’Hölderlin.

Pouvez-vous nous dévoiler le nom de vos écrivains et poètes de prédilection ?

Tous les vrais poètes – Benn, Cavafy, Dickinson, Khayyam, Ponge, Pound, D. Roche – sont de ma prédilection – quant aux Modernes. Du Fou, Lucrèce, Catulle, Horace, Sappho, tant d’autres chez les Anciens.

Quels critères, s’il en existe, distinguent un poème d’un non-poème ?

Le critère qui peut distinguer un poème d’un non-poème réside dans l’achèvement verbal né d’une expérience vécue des vocables : cela se lira au premier coup d’oeil averti. Les anthologies universitaires ou les manuels sont remplis de faux poèmes.

A quoi sert la poésie ? Donne-t-elle à voir le monde ? Nous rapproche-t-elle des choses des choses, de Dieu ou de nous-mêmes ? Est-elle un outil d’appréhension ou de compréhension ?

La poésie ne sert à rien strictement à rien : c’est là sa vérité, elle est l’inutilement vécu. Chez les poètes d’ancienne définition (« donner à voir » ou autres) elle induit à de fausses finalités, qui peuvent être prises pour objet (un beau recueil, par exemple, « une somme de poésie » de la Tour du Pin, « Dieu » (sic), la nature – elle n’est que d’appréhension, non de compréhension, puisque le monde est l’incompréhensible même : elle est la stupéfaction offerte au sens.

Pensez-vous qu’il est abusif de dire que la poésie exprime le monde… A moins qu’elle ne construise un langage dans le langage ?

La poésie n’exprime pas le monde, comme s’il lui préexistait ! mais construit effectivement un langage dans le langage : la fausse relation au monde que l’on acquiert (apprend) dans l’enfance, puis les études, les moeurs (bêtise des proverbes, des dictons, des conseils d’adultes) doit laisser place à un effort destiné à découvrir une « vérité » inscrite dans les phrases (cf « chercher une phrase » de P. Alféri)

Enfin, la poésie se permet-elle assez de choses ? La trouvez-vous audacieuse aujourd’hui ?

Oui, la poésie actuelle – pas la connue et lue – est audacieuse, elle paraît chez Fourbis, POL, Flammarion : Tarkos, Bobillot, Molnar osent – strictement inconnus des lecteurs pompiers se gargarisant de beautés paysagistes ou humanistes propagées dans les lycées ou universités.

Propos recueillis par Isabelle Gaudé (interview parue dans Le Journal des Grandes Ecoles, en février 1997)

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