Winston Churchill dans sa baignoire. Des acteurs masqués incarnant Trotski, Staline, Lénine et Goebbels. De sombres faces de tous les pays défilent pour raconter la grande Histoire de la Révolution Russe, la naissance du fascisme et ses premiers balbutiements. La fulgurante ascension, l’accession au pouvoir de « bébé Hitler »1, sa force destructrice, sa toute-puissance, son délire paranoïaque sur « la manigance juive. »
Le premier volet d’Ici sont les dragons, interprété par la troupe du Théâtre du Soleil, représenté en 2024 à la Cartoucherie de Vincennes, s’intitulait « 1917 : La victoire était entre nos mains »2. Aujourd’hui, se joue la seconde époque (sur les quatre prévues) : « 1918–1933 : Chocs et mensonges ». Mensonges qui émanent directement du ministre de la propagande du Reich, Goebbels. On assiste aux liens qui se tissent entre les dirigeants antisémites, on entrevoit les pactes internationaux. On découvre l’ignominie de chaque nation qui par intérêt, de l’« aristocratie britannique pro-nazie », à « l’extrême-gauche pacifiste »3 se range du côté d‘Hitler, de ses partisans et autres croyants du nazisme insoutenable. Dans la salle, les spectateurs sont saisis d’effroi : ce qu’ils apprennent dépasse l’imagination.
L’histoire bégaie, disait Hegel. « L’histoire se répète. Je dirais même qu’elle insiste. Les mêmes démons sont à l’oeuvre, c’est-à-dire l’avidité du pouvoir, la haine pathologique… » fait remarquer Ariane Mnouchkine. Ce que Winston Churchill confirme à sa façon : « un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. » A le répéter indéfiniment comme s’il hoquetait… La répétition, tout est là. La répétition même au coeur du discours, comme méthode de manipulation des masses. Sur fond de pédagogie très souvent mentionnée dans la recomposition du discours hitlérien : faire la comédie et « Répétition, répétition, répétition ». S’habituer à simuler l’émotion, monter et baisser la voix, se laisser, de façon feinte, habiter par elle pour soulever et galvaniser les foules crédules.
On rappelle à cette occasion la phrase de Machiavel « Gouverner, c’est faire croire ». Dans ce grand œuvre à destination des familiers du Théâtre du Soleil ainsi que de l’histoire de la révolution russe (est-il possible de rendre compte de la majeure partie de l’intrigue, en une représentation ?) il manque… ce qui tient en haleine, ce qui nous fait exister individuellement : le souffle. Le spectacle ne se relie pas directement au spectateur. Il apprend, sans tout saisir.
Forcer à entendre les combats
Une lumière rouge apparaît à jardin : paraît un gardien-étendard de l’Ukraine, ébahi. Il interroge la metteuse en scène – tête pensante de la pièce – : va-t-on parler de nous, va-t-on s’exprimer au sujet de l’Ukraine ? Les enjeux de la révolution, pour la plupart inconnus de nous, se perdent au milieu de nombreuses informations historiques, dans cette « œuvre qui pourrait être qualifiée d’urgente »4 : oui, et plutôt en accéléré. Le public doit être attentif car l’histoire presse !
Si le propos, les gestes des acteurs et des marionnettes sont exploités à fond, on appuie avec force sur nos sens. Le spectateur, la spectatrice ont le devoir d’entendre l’histoire, toute l’histoire. Ce que nous avons manqué, oublié, méprisé.
Ici sont les dragonsencourage moins la théâtralité, l’envol du rêve, qu’il n’assène un coup de massue au public. Les multiples drapeaux projetés en vidéo, les slogans, les personnages, Léon Blum dans sa harangue, la propagande de Goebbels, les speech face public des représentants gouvernementaux s’enchaînent : nous nous trouvons peu en état de répondre.
Tandis que dans la création Une Chambre en Inde (2017, Cartoucherie) la clarté d’une Vérité irradiait au travers des métaphores (distance poétique avec l’actualité ?), cet inventaire des bonds et rebonds de la guerre totale s’adresse à des connaisseurs de la situation politique, du contexte, des gens qui savent reconnaître les personnages, et établir d’eux-mêmes les liens.
Les propos qui restent à l’oreille, au sein de cette historicité véhémente, viennent de l’élan vivant de Mikhaïl Boulgakov, écrivain célébré, censuré, jeté de Russie pour n’avoir pas voulu mettre sa plume au service du national-socialisme, condamné pour avoir travaillé au scalpel la misère de son propre pays à travers ses textes.
La marionnette la plus crédible, celle d’Hitler, se grave dans la tradition des spectacles mnouchkiniens; de ces spectacles qui font tournoyer l’œil dans le rêve, avec la simplicité et le brio des nuances du Théâtre du Soleil fondé en collaboration en 1964.
Certains acteurs font figurine (je le pensais à voir la pièce, et Ariane dans ses notes, le souligne) mais tout est vivant. Ici se trouve le défaut et la force de cette pièce pédagogique : la narration gesticulée, ce déploiement gestuel instauré dans le corps des acteurs, brusquant le texte ou le paraphrasant.
Les plus belles scènes, les plus nettes, grondant de vérité, ne se répandent pas et ont une justesse magnifique, autant visuelle que textuelle : la journaliste américaine Dorothy Thomson décrivant la subtilité d’un totalitarisme montant aux US au moment du nazisme, la scène du jardin de Sumida au Japon (sublime), Churchill dans sa baignoire (délicieux!), Hitler en activité de haine dans le halo de lumière de son bureau qui le jaunit, le coup de grâce de Mikhaïl Boulgakov.
Dès lors qu’on entre en contact avec le jeu théâtral, où le chaos poétique donne vie au réel politique, et une compréhension intime des mécanismes à l’origine des massacres, la Beauté est sauvée.
Bravo au théâtre du Soleil pour cette remarquable Création !
4Journal de travail, notes aux acteurs, 6 février 2024.
Cartoucherie – 75012 Paris
Ici sont les Dragons
Un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels, en plusieurs époques
À partir du 12 mars 2026
Une création collective du Théâtre du Soleil en harmonie avec Hélène Cixous, dirigée par Ariane Mnouchkine
Deuxième Époque 1918-1933, Choc et mensonges CRÉATION LE 12 MARS 2026
Première Époque 1917 : La Victoire était entre nos mains Créée le 27 novembre 2024
Infos
Représentations
Deuxième Époque : le mercredi et le jeudi à 19h30, le dimanche à 14h. Alternance Première et Deuxième Époque : le vendredi à 19h30. Intégrale : le samedi à 14h sauf 2, 9 et 23 mai, deuxième époque. Relâches exceptionnelles 28, 29 avril et 1er mai. (les réservations sont ouvertes pour les deux prochains mois seulement, voir calendrier ci-dessous)
Durée du spectacle
Première Époque : 2h45 avec l’entracte Deuxième Époque : 3h10 avec l’entracte
Individuels 01 43 74 24 08, tous les jours de 11h à 18h Collectivités, groupes d’amis (10 et +) 01 43 74 88 50, du lundi au vendredi de 11h à 18h
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