La salle est pleine et à l’heure. Minute de départ. Un museau de comédienne heureuse surgit  d’un champ. Elle interpelle : son expression, son énonciation, l’humilité, tout de suite, de sa figure, le laisser-passer des mots de l’autrice, Noëlle Renaude (née en 1949). Deux beautés se présentent à nous : la délicatesse chatoyante d’une mise en scène et l’intimité convaincante d’un jeu d’incarnations multiples. Le texte appartient à Noëlle Renaude, toutefois l’humour passe plusieurs décennies et le rire et les exclamations fusent.  

Laetitia de Fombelle, unique, a le jeu tout simple de la comédienne dans la force de son art. Légère, elle n’appuie pas sur les personnages : ils se tracent tout seuls. Et il y a suffisamment d’air dans le texte pour faire circuler l’imagination. Suffisamment de blé (quinze mille épis, quand même) sur la scène de la petite salle du Théâtre du Soleil pour donner de la joie à l’œil.  

Voici ce qu’on peut présenter comme une rupture dans les propositions contemporaines : A tous ceux qui, mise en scène Timothée de Fombelle, se tient à un degré d’éloignement des habitudes spectatoriales. On sait que l’on ne partira pas l’oreille saccagée ou le coeur lourd d’informations sur l’état du monde. C’est un récit intime, croisé, un petit roman. La seconde guerre mondiale, oui, mais sous l’angle d’un village où en un clan, la jeunesse, les aînés, toute une vaste fratrie se rassemble et tente de vivre.  

Exquis ! Un air de Giono, de Becket, de Tchekhov dans le choix de scénographie – le champ,  sûrement, les traces de sable, la patience (visuelle!) de Laetitia pour entrer en personnage, patience que nous spectateurs acquérons par elle. Merveilleuse qualité que d’éveiller un personnage, sans le brusquer. 

L’effet Timothée de Fombelle, montreur de comédiens professionnel, surtout créateur engagé pour la délicatesse, emporte. Il choisit la modestie et l’imagination.  

© Michèle Laurent

A la lisière du fantastique 

Arrivée dans l’onirisme. Un coffre multicolore symbolise la fête – les bouteilles se décapsulent sur son rebord. Les costumes paraissent. Il s’agit d’une fête de mariage à la campagne, au sein d’une large famille. Ce que l’on entend, ce qui démange de verbaliser dans les relations, l’humour, le mépris, le rejet, bref, on perçoit la sensibilité individuelle derrière la généalogie, et on se relie à la sienne propre. L’onirisme revêt parfois une crinière fantastique : on ne sait pas si les yeux, les vécus de ces personnages ont existé, rien n’est absurde mais la narration ainsi incarnée semble irréelle. 

Un à un éclos dans le corps souple de Laëtitia de Fombelle, les personnages se figent. On ne sait pas combien d’instants leur apparition durera. Une voix, un âge (4 à 96 ans), homme ou femme, une démarche, plus ou moins assurée, assumée, un regard rieur, une façon de replacer sa chaussure, de monter sur la chaise : l’actrice, en toute subtilité, sert la description de Noëlle Renaude de cette France ébranlée par les massacres. 

© Michèle Laurent

Défilé enfantin de paroles 

Quel dommage, les micro-portraits d’ancêtres, pour une si bonne impression de mise en scène. Le développement de certaines chairs manque. 

La mission de révélation des individus (et le souvenir de certaines traditions théâtrales, commedia  dell’arte) que semble porter l’actrice et le metteur en scène s’assortirait volontiers de grands portraits romancés, de Stendhal, Gombrowicz. L’humour corporel de Laetitia de Fombelle cadrerait parfaitement, sa gestuelle calculée, étudiée, avec des grandes fabriques de personnages.  

Au son, Margaux Robin laisse l’interprétation libre – avec la grâce d’éviter le mélodrame  sentimental redouté dans beaucoup de textes d’époque, sur les mœurs. Tant mieux. Les petits  malheurs et les tracasseries de ces masques familiaux de 1940 gardent leur réalisme, leur acuité et une certaine correspondance avec nous-mêmes. 

Détail poétique majeur : la voix qui donne identité à chaque personnage. Le timbre sublimement chantant, enrobant, d’Hervé Pierre, nous enrobe. Nous place en position de témoin, cher au théâtre brechtien, le théâtre d’éveil des consciences. Nous donne une mémoire.  

En peinture, cette élévation vocale rappellerait le relief et la superposition des figures : le tableau de Marc Chagall, Bella au col blanc, montrant le peintre et son enfant, taillés minuscules à côté de l’épouse Géante, exploite ces multiples dimensions sensorielles. 

 C’est le souffle poétique nécessaire : dans le sens du surnaturel, d’apparition d’une dimension  nouvelle. Le spectacle respire et s’inscrit dans les spectacles-paraboles. Avec Timothée et Laetitia de Fombelle, du blé, l’attention d’un public, on réalise à quel point il faut peu de chose pour créer du vivant. 

Diane Lotus

A TOUS CEUX QUI, de Noëlle Renaude. 

Publié aux éditions Théâtrales [1995]. 

Mise en scène Timothée de Fombelle 

Du 4 au 22 mars 2026 

1h20 

Cartoucherie de Vincennes. 

Théâtre du Soleil, Petite Salle 

Compagnie « Plus loin les chevaux » 

Avec Laetitia de Fombelle et la voix d’Hervé Pierre 

Création vidéo : Valéry Faidherbe 

Lumière : Jean-Pascal Pracht 

Son : Margaux Robin 

Décor : Timothée de Fombelle avec Audrey Fabre.

Laisser un commentaire

Tendances