Il n’en finit plus d’émerveiller Paris. Hier, avec Carmen, aujourd’hui avec Boléro, demain avec Cendrillon. Rien ne l’arrête. Plus le défi est irréalisable, plus il s’y risque. Le grand chorégraphe Julien Lestel ne cesse de nous envoûter. Non content de revisiter un ballet sans cesse réclamé, sans cesse acclamé, il le transfigure définitivement. Résultat : son Boléro est bluffant. Epoustouflant. Ici, la danse devient transe. Et la transe, frénésie collective sur un geyser de feu. C’est le chant de la chair. La libération de la libido. C’est volcanique. Erotique, magnétique, paroxystique. Lancinant, envoûtant, brûlant, incandescent, obsédant, dévorant. On meurt d’envie d’entrer dans la danse. De se jeter sur scène. De se fondre dans l’osmose fascinante des danseurs. D’aspirer l’amour. D’épouser le crescendo qui explose en une vertigineuse apothéose. C’est l’appel de la vie, la montée en puissance, le déchaînement sensuel, le plaisir qui jaillit du tréfonds des entrailles. Véritable voyage au bout du désir, ce Boléro bouillant, bouillonnant, tout en fusion, est une incroyable bombe d’énergie. A couper le souffle ! C’est ça l’effet Julien Lestel !

« Libérez votre nature volcanique », implore Ida Rubinstein (alias Jeanne Balibar), la célèbre danseuse, commanditaire du Boléro. Elle s’adresse à Maurice Ravel dans le film Boléro. Pour toute réponse, le musicien propose à son amie mécène de l’accompagner dans une usine. D’un seul coup, c’est la vision brutale du travail à la chaîne, la cadence implacable, le bruit uniforme, répétitif et insoutenable des machines, le mouvement sans âme du corps des ouvriers. Ida découvre la danse macabre de la mécanisation de la vie. Maurice Ravel, fasciné par la révolution industrielle, redoute que cette civilisation moderne profondément déshumanisante ne poursuive inexorablement sa course vers le néant, au détriment du corps humain. Car, à l’usine, l’homme aliéné, dépossédé de lui-même, se transforme en automate. Il perd sa substance, son essence. Le musicien, sensible à la cause des ouvriers, enfonce le clou « à coups de marteau » comme dirait Nietzsche. Comme le marteau frappe l’enclume, le rythme martelé par la caisse claire, le célèbre ostinato du Boléro cogne, tambourine et se répète. Le visionnaire Maurice Ravel pressent-il, avant tout le monde, le danger qui guette son siècle, l’idolâtrie naissante pour le progrès technologique qui met à mal les relations humaines, l’assaut des machines qui bouleverse l’infinie fragilité de l’intime, du désir comme force motrice, les menaces qui planent sur la magie amoureuse. Bref, la venue d’une époque matérialiste qui immanquablement décimera tous les sentiments. Détruisant dans la foulée, la liberté, la vitalité, l’instinct, l’émotion, la sensibilité, la sensualité, la sexualité et tout rêve d’amour. On se croirait dans le roman de D. H. Lawrence L’amant de lady Chatterley publié en 1928, l’année même où Ravel compose la machinerie du Boléro. Hasard ? Correspondance ? Peu importe. Reste que la problématique de D.H. Lawrence présente une infinité de ressemblances. En effet, comment fuir ce tumulte, cette inhumanité, ce siècle mécanique, mortifère, glacial et cérébral, cet univers intraitable d’acier, de bruit et de fureur qui se solde par l’apocalypse de 1940 ? La réponse de D.H. Lawrence est limpide : en renouant avec le vif-argent de la vie, avec la poésie du monde, avec la beauté de la nature, avec l’instinct de vie, en se réappropriant son corps, en se réconciliant avec sa chair, en s’abandonnant à l’autre, à l’émotion, à la tendresse. En retrouvant l’enchantement de l’amour. . .

Ravel n’a cessé de le proclamer : « Quant à mon Boléro, c’est à une usine que je dois de l’avoir conçu. » Sic. Son Boléro illustre-t-il le combat du désir contre sa mort programmée ? La bataille entre Eros et Thanatos ? Une ultime lutte entre les pulsions de vie et les pulsions de mort afin de retarder l’anéantissement final ? Le dynamisme perpétuel du désir qui se bat contre l’invariable monotonie du « tempo imperturbable. » Ce Boléro est-il en quelque sorte le testament subversif de Ravel ? Son chef-d’oeuvre avant le silence éternel, où apparaît malgré l’incitation à la libération sexuelle, le spectre d’un désir mécanique, un désir sans vie, un désir plein de mort. C’est en tout cas ce que nous donnent à voir magistralement le talentueux Julien Lestel et sa merveilleuse productrice Alexandra Cardinale. Que nous disent-ils ? Que le désir est désir de l’autre. L’autre est indispensable pour déclencher la machine désirante, dixit Freud. Mais nulle part, il n’est dit que le désir doit être provoqué par une figure centrale, magnifiée, femme-pivot, objet de tous les désirs. Partout le désir survient là où on l’attend le moins, au détour d’une démarche, d’un regard clair, d’un geste spontané, d’une grâce irréelle. Julien Lestel fait preuve d’une incroyable audace dans son Boléro : il rompt avec une longue tradition de chorégraphies légendaires, bouleverse les codes, rajeunit le ballet comme jamais. Sus aux versions classiques ! Sus à la femme juchée sur sa table au milieu d’une auberge espagnole qui se laisse entraîner dans un boléro endiablé, entourée d’un cour d’hommes. Version La Femme et le Pantin ou Et Dieu créa la femme. Dans cette vision nouvelle, éblouissante, follement moderne et ultra-féministe de Julien Lestel, la danseuse descend de son piédestal. De son piédestal ? Pas sûr ! Plutôt de son statut de femme-proie. Proie destinée à être dévorée par une meute de loups affamés. Le fabuleux chorégraphe refuse d’exposer cet obscur objet du désir à la concupiscence des mâles. Son ballet n’en est que plus étourdissant, plus voluptueux. On s’enivre jusqu’à plus soif de sa transe collective, de ce souffle commun, de ce crescendo à jet continu, de ce groupe de danseurs qui dansent sur un pied d’égalité. Pas de rôle central mais une enveloppe vivante, palpitante, composée de magnifiques corps reliés les uns aux autres. C’est la communion des corps, la fusion régénérative. Il en résulte une profonde symbiose. Une énergie qui circule à la vitesse de la lumière. Qui vibre d’une rare sensualité pour s’achever dans un spasme torride, une ivresse de volupté, un merveilleux orgasme, « une petite mort. » Grâce à son Boléro, on meurt de plaisir. N’est-ce pas la plus belle manière de mourir…

I.G

Le chorégraphe Julien Lestel

La productrice Alexandra Cardinale

 

DU 25 AU 29 MARS 2026 

MISATANGO / BOLERO 

BALLET JULIEN LESTEL

THEATRE LIBRE

4 boulevard de Strasbourg

75010 PARIS

ACCUEIL BILLETTERIE 01 42 38 97 14

Danseuses et danseurs du BJL : Eva Bégué, Celian-Maël Bruni, Maxence Chippaux, Allan Géreaud,  Roxane Katrun, Ingrid Lebreton, Inès Pagotto, Louis Plazer, Timothée Rouby, Mara Whittington.

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