Avec Carmen, ils ont mis Paris à leurs pieds. Avec Run, ils nous subjuguent littéralement. Prêt pour une expérience immersive inoubliable ? Accrochez vos ceintures, ça va secouer ! Avec la fusée Run, c’est la cadence infernale des Temps Modernes, le court-circuit temporel, la haute tension, la surintensité émotionnelle, le frisson, la fusion, les déflagrations temporelles, la dynamite qui explose sur scène, l’ambiance électrique, le 100 000 watts, bref du jamais vu au Théâtre libre ! Ce ballet, c’est de la bombe ! « C’est pas physique, c’est électrique » poétisait le chanteur. Avec Run, c’est pas physique, c’est frénétique. C’est pas physique, c’est métaphysique. Avec Run, c’est puissant, vertigineux, magnétique, paroxystique. Dix danseurs dansent l’impossible, ils dansent le temps. Mieux, ils révolutionnent notre rapport au temps. Bondissant hors du temps pour nous faire voir que la vraie vie est ailleurs. Car dans notre précipitation à vivre vite, à vivre sans vivre, à vivre sans aimer, nous avons perdu de vue l’essentiel. L’essentiel ? Savoir laisser du temps au temps. Prendre son temps pour ne pas se perdre soi-même. Car perdre son temps, c’est le retrouver. C’est prendre le temps d’écouter, de s’écouter, de regarder, de s’ouvrir aux autres, au monde, à son monde intérieur. Prendre son temps est une façon de ne pas s’oublier, une façon de se retrouver soi-même, c’est retrouver l’éternité nichée au fond de nous, et ce, grâce à la magie de la mémoire qui nous rend le passé présent. Si précieuse est cette mémoire, nous dit Proust, quelle est la seule à inverser le mouvement irréversible du temps. Elle fait réapparaitre le passé, afin que nous le revivions pleinement. Le passé ressuscité « supprime l’inquiétude » lié à l’avenir, et nous donne l’impression de ne plus être mortel. Or, pour notre malheur, nous cultivons aujourd’hui un rapport inédit au temps. L’homme contemporain, broyé par l’urgence, submergé par les tâches, survolté, en perpétuelle accélération, écrasé par un rythme surhumain, pressé, oppressé, épuisé, court après le temps. Avec le fol espoir de voler du temps au temps. Il court après le temps, échevelé, sans but ni raison, sans avoir cueilli dans ses bras l’étreinte de la vie. Et s’il suffisait juste de suspendre le mouvement, de s’arrêter un instant ? De freiner la frénésie effrénée, de rompre avec le rythme démentiel, de retenir, de ralentir cette course, d’habiter son intériorité, de renouer avec son imagination, de retrouver le goût de la réflexion, la mélodie de la mémoire, la douceur d’une harmonie intérieure. Et s’il suffisait de vivre à contre-temps, pour retrouver l’éternité en nous, comme nous invite si bien à le faire Proust ? Si « le temps est l’étoffe de notre être » comme dit Bergson, pourquoi mener une guerre contre le temps, donc contre nous-même ? Pourquoi lutter contre ce qui nous constitue ? N’est-il pas temps de faire la paix avec le temps ? C’est en tout cas la saisissante démonstration qu’en fait Julien Lestel dans ce ballet irrésistible, une admirable réussite d’une profondeur sans précédent, un éloge de la lenteur d’une sagesse inouïe, un ballet plein de sens et de grâce qui capte la poésie de la vie. Une expérience à vivre, indispensable, salutaire, pour ne pas « s’éveiller en sursaut », trop tard, en ne sachant pas qui nous sommes, demeurant « étrangers à nous-mêmes » tels « des hommes divinement distraits », qui n’ont pas eu « le temps de s’en préoccuper », comme le soulignait si bien Nietzsche. Histoire de ne pas passer à côté de sa vie, ni à côté de soi…

« Cours Forrest ! Cours » !

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore » déplore Saint Augustin. Ce à quoi le philosophe Ludwig Wittgenstein répond non sans humour : « Si on ignore la réponse, c’est le moment de se poser la question. » Eux se sont posés la question. Si bien d’ailleurs qu’ils ont su capturer l’essence du temps à travers ses paradoxes : le temps détruit et sauve à la fois. Ce pourquoi, avec ce stupéfiant ballet, la merveilleuse productrice Alexandra Cardinale et le prodigieux chorégraphe Julien Lestel nous impressionnent définitivement. Et c’est peu dire. C’est bien simple, le génial duo nous tend un miroir. Le miroir de notre époque, afin de questionner notre relation au temps. Le temps est-il assassin ou est-il notre salut ? Est-il notre maître, sommes-nous ses esclaves ? Nous aliène-t-il ou nous libère-t-il ? Sommes-nous à sa merci ? A la merci de ce temps qui nous broie, nous brise, ce temps destructeur qui exerce ses ravages sur nos corps ? L’homme contemporain est-il en train de mener une guerre sans merci contre ce temps ? Contre ce temps insaisissable dont il ne contrôle rien, ce temps indocile qui échappe à sa maîtrise. Le problème, c’est que l’homme moderne veut tout contrôler. De fait, il refuse de subir la loi du temps. Il ne supporte plus ce carcan temporel qui l’oppresse, se joue de lui, l’entrave et l’entraine vers une mort certaine, inéluctable. Comme il ne peut le dominer, il le malmène, tout en rêvant de le supprimer ou d’y échapper comme d’une prison, afin de se délivrer définitivement des contraintes temporelles. Se sentant néanmoins constitué de temps, et c’est là tout le paradoxe, en luttant contre le temps, c’est une lutte sans merci que l’homme exerce contre lui-même. Il se bat contre lui-même et se meurtrit en combattant le temps. Mais il a beau en permanence accélérer le rythme, le résultat est le même : il manque toujours de temps. Métaphore de notre course quotidienne, Run explore remarquablement toutes ces ambiguïtés. Sur scène, tout commence au pas de course. C’est presto, presto. Intensité maximale. Agitation vertigineuse. Force centrifuge qui nous colle aux couloirs du temps. On en perd la tête. C’est mieux que les manèges de la fête foraine ! Où l’on réalise que dans une société sous adrénaline, déshumanisée, les esclaves de la vitesse, les victimes du temps, les accros de la concurrence, les damnés de la performance, se perdent inexorablement dans une course contre la montre. Devant ce spectacle, le public décolle littéralement de son siège, traversé par les secousses et les sensations fortes. Il comprend que vivre à toute allure, c’est ne pas vivre. Que courir, c’est courir à sa perte. Que cette course est dénuée de sens. Après quoi court-on ? Que fuit-on ainsi sans arrêt ? Pourquoi cette fuite en avant ? Pourquoi cette rage, cette obsession, ce culte de la vitesse ? Pour s’étourdir ? Se divertir ? Par crainte de l’ennui ? Par peur de la solitude ? Pour s’occuper à outrance afin d’oublier notre finitude ? Par peur de la mort inévitable ? Par peur du repos qui nous renvoie au repos éternel ? Par refus de plonger en soi-même ? Ou par refus de rencontrer l’autre ? « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir demeurer en repos, dans une chambre » écrivait Pascal. A moins que ce ne soit cette rencontre avec nous-mêmes que nous fuyons désespérément. Afin d’échapper à nous-mêmes. « Nous ne nous connaissons pas, nous qui cherchons la connaissance » se désole Nietzsche. Et si la grande affaire de la vie était de se connaître soi-même ? Et s’il fallait consacrer du temps à la vie de l’esprit pour découvrir qui nous sommes ? « Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame. Las ! le temps, non, mais nous nous en allons » clame Ronsard. Tout passe, rien ne dure, nous sommes éphémères, notre finitude est inscrite en nous. Une seule urgence demeure, celle de bien vivre, de jouir de l’instant présent sans se soucier du lendemain, comme le rappelle le Carpe diem. Dans un ralenti infiniment poétique, Run nous incite à ne plus rester à la surface de la vie, mais à en saisir la profondeur. Parce que notre vrai moi diffère de notre moi social. Il nous invite à profiter de la vie tant qu’il est encore temps, à en savourer l’essence, à en cueillir le parfum. Avec des gestes d’une tendresse fulgurante, Julien Lestel nous replace tout doucement sur les chemins du désir, du plaisir, de l’amour. Pour retrouver le temps du dedans, le temps des sentiments, le goût des autres, et retourner à notre vie intérieure, réduite à une peau de chagrin chez l’homme moderne. Ce que Bernanos regrette amèrement : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration moderne contre toute forme de vie intérieure. »

Un ballet métaphysique

Pliant sous le poids des diktats, pour ainsi dire mutilés, nous sommes aujourd’hui enchaînés aux fers de l’accélération, privés du droit de s’ennuyer, interdits du droit de flâner, de contempler, de penser, d’imaginer, de rêver, de désirer, d’aimer. Ces injonctions infinies ne nous permettent plus de lambiner, de musarder sur les chemins de notre vie. Nous nous devons d’être productifs, actifs, réactifs, compétitifs. Pour échapper à la blessure de l’instant, et convoquer l’éternité, il faut retrouver le chemin de la mémoire. Et avec lui, celui de l’amour. Et c’est là où Julien Lestel donne sa pleine mesure. Le grand chorégraphe fait montre d’une immense sensibilité, d’une étourdissante sagesse pour nous conduire tout en douceur grâce aux semelles étoilées de ses fabuleux danseurs, vers les raccourcis de la vie, ceux qui mènent à l’essentiel. Lorsque dans l’instant présent, nous aimons un être, le temps passe si vite en sa compagnie qu’il nous est souvent impossible de savourer pleinement ce moment. Parce que le présent nous échappe. C’est en y repensant, en nous représentant mentalement le court moment de bonheur vécu, grâce à notre mémoire, que nous en saisissons sa pure vérité, et que nous le revivons pleinement. Vivre nous échappe. Revivre serait vivre vraiment. Rien de moins. Où l’on comprend alors que fraterniser avec le temps c’est accepter notre finitude en la remplissant d’éternité. Et c’est grâce à ce merveilleux Run, à ce ballet d’une pureté technique admirable, grâce à cet enchantement poétique unique, à ce souffle artistique incomparable, grâce à cette allégresse irrésistible que nous réapprenons à vivre… Et à revivre.

Inégalable.

I.G

Le chorégraphe Julien Lestel

La productrice Alexandra Cardinale

RUN

Ballet Julien Lestel

Du 18 au 22 Mars 2026

Théâtre Libre. 4 bd de Strasbourg. 75010 Paris

Réservations et renseignements au 01 42 38 97 14

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