
Marre de la dictature de la minceur. Marre des injonctions qui astreignent les femmes à être longilignes, mincissimes, maigrissimes. Marre de la norme et de son mimétisme. Marre de cet oeil social qui surveille et pèse sur nos assiettes. Marre de cette violence improférée, de ce conditionnement, de cette pression sociale, de cette machine à broyer les identités, de cette torture quotidienne de la balance. Marre du regard de cette société de l’image, de ces canons imposés, de ces corps parfaits, de ces femmes formatées, de ces standards irréalistes, trop beaux pour être vrais. Marre de se sevrer et marre de se serrer la ceinture. Marre des complexes et marre des frustrations, marre des régimes et marre des cures d’amaigrissement, marre des privations perpétuelles et marre d’avoir faim ! Festoyons, ripaillons, banquetons, retrouvons le plaisir de la bonne chère et de la belle chair, soyons Rubens plus que Giacometti ! Vive les silhouettes sensuelles, opulentes, les délicieuses pulpeuses et les irrésistibles voluptueuses. Une révolution est en marche. Un vent de révolte, de liberté, de libération, souffle sur nos sociétés. Il réinvente une femme libre, libérée, délivrée du poids des apparences. Il signe enfin la fin du « Je plais donc je suis ». Et célèbre l’avènement d’un tout nouveau cogito : « Je suis, c’est tout ! » ou mieux « j’existe telle que je suis, et je m’aime comme je suis. » Comme une affirmation de soi qui se passe de l’assentiment de l’autre. Le chant d’une femme conquérante, pleinement elle-même, qui n’existe plus exclusivement dans le regard masculin mais est amie avec elle-même, puissante, bien dans sa tête et bien dans sa peau. Anémiques contre boulimiques, la guerre du poids n’aura pas lieu, et c’est tant mieux. Faites la paix avec vos kilos. Car dans cette société nouvelle, l’acceptation est notre credo, et la diversité notre richesse. Pour célébrer l’avènement de cette génération de femmes modernes, dévorons d’une traite le magnifique roman de la romancière Cécile Gemmaux, Le poids des attentes. Un roman poignant qui nous invite à nous réconcilier avec nos kilos, avec notre corps, à nous libérer du poids des regards, à nous aimer « telles que nous sommes », comme le réclamait Tolstoï, bref un roman qui nous incite à devenir nous-mêmes. Un roman comme un voyage initiatique en terre intérieure, aux confins d’une île extérieure, où il est question de la cuisine de l’intime, du grignotage émotionnel, du rapport compulsif à la nourriture, du manque et du vide affectif, de cette façon de se consommer de l’intérieur. Un roman qui interroge l’identité et l’estime de soi, les émotions refoulées, le surpoids et son cortège de culpabilité et d’autoflagellation, les rendez-vous de la vie et la demande d’amour. Voici un roman vivifiant, plein de douceur et de douleurs, innervé par une plume d’une incroyable sensibilité, que chaque femme devrait posséder sur sa table de nuit. Ne serait-ce que pour sa sincérité désarmée, son inlassable authenticité, et son parfum de vérité. Grâce à ce concentré de justesse, ce miroir qui nous ressemble et nous rassemble, on s’identifie aisément à Anne, l’héroïne. « Elle nous fait cadeau de toutes ses cicatrices » comme dirait le réalisateur Claude Lelouch. Et c’est merveille. Nous sommes toutes la tendre et vulnérable Anne, nous ressemblons toutes à cette belle âme éprise de romantisme, catapultées dans une société du contrôle qui prétend nous dicter ce que nous avons le droit d’être, au coeur d’un monde insensible qui s’arroge le droit de nous dire ce à quoi nous devons ressembler, et qui ose signer allègrement l’extinction de l’esprit critique. Grâce à l’héroïne de ce beau roman, on se soustrait à ces diktats, on se regarde autrement et c’est salvateur. Donc, ni faux-semblants, ni mensonges rassurants, ni complaisance dans ce livre parfaitement réussi : ce sont les tripes qui parlent, et c’est bien connu, elles parlent vrai.
A lire absolument.

1/ La magnifique marque de lingerie Etam célèbre les corps de toutes les femmes dans son show annuel. Véritable ode à la beauté féminine sous toutes ses formes, la marque envoie un message clair : vive la diversité, la différence, l’inclusion. Sus au standard ! Ce côté provocant, la mode se moque de la mode, n’est que la face émergée de l’iceberg. En réalité Etam fait bien plus que cela. Etam prend le parti des femmes, et ça, c’est une merveilleuse marque de respect. Selon vous, est-ce une avancée dans les mentalités ?
Je ne connais pas cette campagne, mais je suis partagée sur ce point. Le terme d’inclusion que l’on retrouve souvent pour parler des tailles en dehors des « standards » me dérange beaucoup, car il fait aussitôt penser à son pendant, l’exclusion. Il ne devrait pas être « inclusif » de montrer des femmes de toutes les tailles, c’est simplement la description de la réalité. Penser en ces termes laisse croire qu’il existe une norme à laquelle il faudrait se plier, un unique carcan dans lequel il faudrait se mouler. Huit milliards de personnes dans le monde, ce sont huit milliards de morphologies différentes et aucune n’est meilleure qu’une autre, aucune ne devrait être plus acceptable qu’une autre. La diversité est partout, tout autour de nous et il devrait être purement et simplement normal de la montrer sans la commenter.
2/ Les femmes d’aujourd’hui s’efforcent-elles toujours de plaire aux hommes ? Ont-elles encore besoin du regard de l’homme pour exister ?
Oh là là ! J’espère bien que non ! Il y a une phrase que j’aime beaucoup, même s’il n’est pas toujours facile de déconstruire tout ce que l’on connaît pour l’appliquer : la seule personne à laquelle on devrait chercher à plaire, la seule personne dont on doit obtenir l’approbation, c’est soi-même.
3/Jamais la chirurgie esthétique n’a connu un tel succès. Notre génération souffre-t-elle d’une mauvaise image intérieure, entretenue par la pression sociale, les réseaux sociaux (qui vouent un culte au jeunisme, à la perfection, etc.) La société des apparences est-elle responsable de ce perpétuel recours à l’artificiel ?
Je ne pense pas être très bonne juge de cette question, je n’ai aucune formation sur ce sujet, je peux donc seulement exprimer mon propre point de vue, purement personnel. Je pense que ce n’est pas un phénomène nouveau, au contraire. Le besoin/l’envie (est-ce vraiment un choix ?) de se conformer aux apparences et d’éviter les jugements associés est, à mon avis, présent depuis bien longtemps, les « standards » étant simplement différents selon les époques, les lieux, les sociétés. Cependant, je pense aussi que l’accès aux médias, aux réseaux sociaux, les images qui nous sont perpétuellement envoyées contribuent à amplifier le message. Car, hélas, les injonctions et les éléments de comparaison s’en retrouvent multipliés. Avant, nous avions nos seuls voisins comme références. Des personnes réelles et, surtout, toutes différentes. Prenons simplement l’exemple de la morphologie. Tous ces médias, toutes ces images possibles, pourraient être une belle fenêtre sur le monde réel, mettre en avant des personnes de différentes morphologies. Or c’est rarement le cas, comme s’il existait une certaine « norme » physique à respecter pour être digne d’être vu ou écouté. Il suffit d’ailleurs de voir les commentaires ou les questions que reçoivent les personnes médiatisées qui s’éloignent de ces « standards » proclamés. Pourquoi trouve-t-on normal d’évoquer leur silhouette au lieu de se concentrer sur leurs réalisations ?
4/ D’accord avec Feuerbach qui affirme que « l’homme est ce qu’il mange » ?
Là encore, je peux exprimer mon seul point de vue. Je trouve que, de plus en plus, des raccourcis simplistes et péremptoires sont faits. Et, de surcroît, faux. La morphologie d’une personne ne révèle rien de son alimentation. Alors, je dirais, en tout cas, que l’homme ne ressemble pas forcément à ce qu’il mange. Du point de vue santé, c’est certainement différent, l’alimentation peut avoir des impacts sur la santé, mais je n’ai pas suffisamment de connaissances dans ce domaine pour me prononcer.

5/ Passons à votre superbe roman Le poids des attentes. Votre héroïne Anne, qui se rêvait en mariée comblée, se retrouve seule, face à elle-même, sans petit ami, sur une île perdue au fin fond de la Bretagne sauvage. Un choc. Privée de son portable, en pleine mort sociale éphémère, Anne se réfugie dans une orgie de sucreries. Le réveil de la pulsion orale ? La nourriture comme consolation ? Comme compensation ?
Effectivement, on trouve dans ce roman quelques situations où l’héroïne mange, sans presque s’en rendre compte, en proie à des émotions désagréables, dans l’espoir de les faire taire. Mais, au-delà de ces scènes isolées, il y a des années d’injonctions, de convictions, de privations.

6/Anne se punit-elle en mangeant d’avoir été délaissée ? Quels sont les rapports entre la nourriture et l’affectivité ?
Je ne pense pas qu’elle se punisse. En tout cas, pas consciemment. D’ailleurs, elle ne s’en veut pas de cet abandon de son petit ami. Elle s’est tellement démenée pour être la parfaite petite amie qu’elle ne voit même pas ce qu’elle pourrait se reprocher. Pourtant, la culpabilité et la quête de perfection, ce sont des sujets qu’elle connaît un peu trop bien. Mais pas dans ce cas. Je ne pense pas qu’elle se punisse. En revanche, elle cherche à se consoler. Malgré tous ses efforts, toutes les règles qu’elle s’impose, elle n’a pas été « assez ». Le souvenir d’enfance qui lui revient en mémoire à ce moment-là rajoute du sel dans une plaie déjà douloureuse. Le seul moyen qu’elle ait trouvé d’apaiser ses blessures, de faire taire ses pensées, c’est la nourriture, surtout celle qu’elle s’interdit.
7/ Anne a-t-elle peur d’être elle-même et de déplaire à son petit ami Paul ?
Hélas, oui. Mais ce n’est pas seulement vrai avec son petit ami. Elle a grandi avec l’idée de critères à cocher, pour plaire, pour réussir sa vie. Et elle fait tout ce qu’elle peut pour les cocher.
8/ Dans le Journal de Bridget Jones, Bridget affirme en parlant de sa collègue : « Une vraie bénédiction, cette indifférence royale aux problèmes de poids. Perpétua se moque éperdument de ressembler à une Renault Espace. Combien d’heures, de mois, d’années ai-je passé à me morfondre sur mes kilos en trop pendant que Perpétua chinait chez les brocanteurs ? » Votre héroïne Anne, à la fin du roman, se contrefiche royalement de son IMC. Est-ce le fruit d’une introspection, d’un travail sur elle-même, ou simplement parce qu’elle prend enfin plaisir à exister ?
Je ne vais pas commenter la citation de Bridget Jones, mais simplement répondre à la question concernant l’héroïne de mon roman, Anne. Malheureusement, il y a toute une vie de croyances et d’injonctions à déconstruire pour pouvoir trouver le plaisir sans la culpabilité. Donc, oui, elle a fait un long travail sur elle-même et elle ne l’a pas fait seule. Elle a trouvé les bonnes personnes pour l’entourer. Des personnes qui ne cherchaient pas à contrôler son poids.
9/ Nous sommes dans une société du contrôle. Nous cherchons à tout contrôler, par peur du réel, de son caractère inattendu, incontrôlable, inconnu. Ce faisant, nous ne lâchons jamais prise. Depuis toujours, votre héroïne Anne a planifié sa vie, mais la vie qui se révèle imprévisible, contrecarre tous ses projets. Faut-il profiter de la vie au lieu de la planifier ?
C’est effectivement l’un des messages du roman. Évidemment, c’est un résumé rapide, car profiter de la vie, ce n’est pas attendre passivement, cela nécessite d’être actif et proactif, donc ça passe par des étapes moins agréables et des planifications. Mais cette planification ne se fait plus selon les attentes de la société, selon des cases à cocher pour prétendre avoir réussi sa vie. Cette planification se fait dans le but d’atteindre des objectifs personnels, fixés par soi-même et non par les autres.

10/ Que cherchiez-vous en écrivant ce roman ? A vous réparer ? A mieux vous connaître ? L’écriture est-elle pour vous une thérapie ?
C’est plutôt le contraire. C’est parce que c’est un sujet auquel je me suis beaucoup intéressée que j’ai écrit ce roman. Parce que je me suis dit qu’il pouvait parler à d’autres femmes (notamment). Mais, surtout, parce que je trouvais qu’il manquait des héroïnes comme Anne dans les romans (et ailleurs). Ces femmes ont rarement droit au rôle principal. Quand c’est le cas, nombreux sont les clichés. Voire les caricatures. Souvent, d’ailleurs, ces héroïnes ne trouvent le bonheur qu’une fois qu’elles ont « enfin réussi » à perdre du poids. Je voulais faire entendre une autre voix, le bonheur n’est pas forcément dans la minceur. Et, surtout, j’espère avoir évité et même, si possible, détruit les clichés.
11/ Ecrivez-vous pour être aimée ?
Heureusement, non. Je dissocie ce que j’écris de qui je suis. J’écris parce que cela me plaît, parce que j’ai des histoires à raconter, des personnages qui me demandent de leur donner vie. J’ai choisi de publier mes romans, car je trouve que, parfois, voire souvent, des messages auxquels je n’adhère pas sont transmis à travers certains romans, parfois à fort succès. Alors, je veux mettre en scène des personnages différents, transmettre des messages différents, ceux que j’aimerais lire, ceux que j’aimerais avoir pu lire plus jeune.
12/ Enfin un roman sur le poids qui paradoxalement est plus léger qu’une plume. Votre écriture est épurée, incisive, élégante, et aérienne. On vogue d’émotions en éblouissements. Vous inventez un style direct, d’une tendresse inouïe. Êtes-vous une femme sentimentale ?
Suis-je une femme sentimentale ? Je suis très certainement une femme de sentiments. Dans mes romans, on trouve des sentiments, des émotions. Et de l’optimisme aussi, je souhaite donner à mes personnages des fins heureuses. Sans doute suis-je un peu sentimentale, au fond.
Propos recueillis par Isabelle Gaudé
Le roman de Cécile Gemmaux, Le poids des attentes, est disponible sur le site Amazon :




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