Le poète et essayiste Jean-Pierre Siméon

Jean-Pierre Siméon est incontestablement l’un des poètes les plus importants de sa génération. Un modèle pour ses pairs et une source d’inspiration pour les poètes de la jeune génération. Auteur d’une oeuvre considérable (une cinquantaine d’ouvrages dont sept romans, des recueils de poésie absolument sublimes comme Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, de merveilleux essais comme La poésie sauvera le monde, des pièces de théâtre et essais sur le théâtre) ce « penseur du vers », ce poète conquérant, ce « militant de la poésie » comme il se définit lui-même, creuse le sillon d’une réflexion originale sur la place du vers à l’ère du métavers. Afin de redonner la parole aux mots dans un monde numérique qui chaque jour défait un peu plus le langage humain et programme la mort de la vérité. Car pour Jean-Pierre Siméon l’écriture est un devoir d’insurrection. Elle relève d’une éthique de la responsabilité. Il est celui qui s’engage en poésie, comme on s’engage en politique, pleinement et pour une cause plus grande que lui. Notre société est en péril, nous dit-il. Face à l’offensive de ce monde numérique qui fait de nous des fantômes errants dans une vie spectrale, face à une époque où la vie se retourne contre la vie, la technique contre l’humain, le virtuel contre le réel, où habiter encore ? En terre poétique, la meilleure façon d’habiter le monde. Et peut-être la seule façon de le réparer. Car Jean-Pierre Siméon est venu au monde pour troubler, déranger l’ordre établi – la définition même d’un véritable artiste -, et il oeuvre inlassablement afin que la poésie ne reste pas à la marge, mais qu’elle bénéficie de la plus large diffusion. Il est ce jeune poète visionnaire qui prophétisa très tôt que « le XXIe siècle serait poétique », arguant depuis toujours que la poésie était appelée à connaître une renaissance. Parce que la poésie est vitale, parce que la poésie c’est la vie, parce que la vie sans poésie n’est plus la vie, parce que la poésie est « l’art de devenir homme », qu’elle nous « offre une vie libre, débarrassée de ses leurres », de cet asservissement à l’avoir, aux pouvoirs, au paraître, à toutes ces servilités qui nous emprisonnent, à ce « bagne matérialiste » dont parlait Paul Claudel. Parce que la poésie est libératrice, régénératrice, qu’elle est un « lieu de réaffirmation », qu’elle est « le plus élevé des outils de la conscience qui lui permet de se dépasser sans cesse. » Manière aussi de dire que l’on se donne à soi-même la vie grâce à la poésie. Et pas seulement la vie de l’esprit. Il est ce grand poète qui freine des quatre vers pour que le lent processus de déshumanisation auquel nous participons tous aujourd’hui, n’ait pas lieu. Pour stopper cette autodestruction programmée. Comme s’il y avait une urgence, que la fin du monde était déjà derrière nous. Indispensable est le combat que livre cette âme fière, farouche, insurgée. Si indispensable qu’on pourrait dire même qu’il en va de la survie de l’humanité. Rien de moins. Car notre époque est malade. Elle a inventé son propre enfer. Comme le disait Bernanos : « l’enfer se hait lui-même. » Nous ne sommes plus capables d’aimer la vie et nous sommes incapables de nous aimer nous-mêmes. L’homme souffre de l’homme. L’ère du vide a vidé le monde de son humanité, elle a réduit l’humain, augmenté l’inhumain, dissous le réel, noyé la vérité. Face à ce désastre intellectuel et à ces damnés condamnés qui ont capitulé, comment survivre ? La poésie seule peut encore nous sauver. La poésie sauvera le monde écrit Jean-Pierre Siméon, et il milite pour un « devenir plus humain. » Dans ce monde impossible, « une autre vie est possible », une vie vivable. La poésie est notre ultime salut. Lisons donc et relisons les poèmes de Jean-Pierre Siméon qui creusent, forent, traversent, illuminent et « élargissent le réel à l’infini », explorent et ouvrent sur des mondes « ignorés », invisibles ou « cachés », profèrent l’indicible. Et laissons le mot de la fin à une jeune poétesse, Diane Lotus : « Si la poésie de Jean-Pierre Siméon nous parle c’est parce qu’elle se loge dans le réel. Elle prend tout le réel. Ce réel que désobstrue la vision poétique, il en parle merveilleusement dans Petit éloge de la poésie. Il existe un mot pour désigner le créateur d’une théorie poétique, un mot pour le chercheur du vers : poéticien. C’est en poéticien que Jean-Pierre Siméon s’aventure dans cette quête d’une vie. Car c’est une quête que l’écriture du poème et la survie de ce mode d’expression à l’ère où le langage devient non plus seulement mécanique mais programmé, programmatique, monolithique – car monosémique, privé de l’idylle, du « peut-être » que chacun garde avec son rêve. A l’aide de ses poèmes, on s’échappe de toute structure préétablie de la langue, et on part à la redécouverte du sens. »

Conversation avec une voix magnifique de la poésie française

1/ Jean-Pierre Siméon, faut-il, comme Platon, chasser les poètes de la cité ? Si ce n’est pas le cas, quelle est la place du poète dans notre société numérique qui biberonne au transhumanisme et à l’Intelligence Artificielle ? 

Je rappellerai d’abord par scrupule que la fameuse exclusion des poètes de la cité dont parle Platon n’est pas, si j’en crois de plus savants exégètes que moi, si entière qu’on le dit et qu’elle doit être replacée dans le contexte d’une réflexion plus globale. Et de toute façon parlons-nous d’une même conception de la poésie ? Je n’en suis pas sûr. Bref pour en venir au temps présent, je me situe pour ma part dans une longue tradition de poètes qui ne considèrent pas leur travail comme un hors champ de la vie sociale et politique, mais bien au contraire, pensent qu’elle signifie une position existentielle singulière, une éthique dont la prise en compte est nécessaire sinon indispensable. C’est l’objet de mes essais et même de mon livre de poèmes Avenirs de tenter de définir cette position dont la poésie, à travers les siècles et les cultures, quels que soient ses avatars, témoigne. On pourrait dire qu’il s’agit d’une sorte de recherche fondamentale sur ce qui fonde l’humain et le garantit. « Devenir homme est un art » disait Novalis, eh bien la poésie est cet art, le vœu d’un devenir plus humain dans le destin individuel et collectif. C’est-à-dire l’affirmation radicale et absolue d’une conscience ouverte, qui se sait tributaire de tous les états du réel, qui se définit par un échange avec le concret du monde, ses paysages et ses visages, et qui tient pour seul diapason juste de l’existence l’assentiment à la vie dans une lucidité sans compromis de ce qui en est le déni et le relativise. Par ces remarques préalables, je crois répondre à votre question : la poésie est l’objection la plus radicale, la plus nécessaire, la plus juste, à tout ce qui peut réduire l’humain (peut donner place et légitimité en nous à l’inhumain), notamment l’obsession d’un avoir qui serait sa seule justification, l’hystérisation de son pouvoir sur tout ce qui n’est pas lui, la peur de l’inconnu, de l’imprévu et donc la soumission sans exclusive à une compréhension de la réalité réduite à des mécanismes et des fonctions objectives. La technologisation de tout, y compris de nos vies, de nos affects, de nos sentiments, de nos corps, est un délire de pouvoir absolu qui pour assurer sa maîtrise fait de tout une abstraction. La poésie est le mouvement exactement inverse, la revendication d’un réel multiple, sensible, charnel, affranchi de toutes déterminations, fragile, douloureux  autant que joyeux, non numérisable puisqu’en continuelle métamorphose, définitivement instable. La poésie nous rend l’épaisseur et la profondeur du réel dont l’évaporation dans le virtuel nous dépossède. J’ai écrit ceci dans un texte à paraître : « L’intelligence naturelle, nous l’avons dans la peau. C’est toute la différence. »

2/ Même si la poésie « ne sert à rien, strictement à rien, même si elle est l’inutilement vécue » comme le souligne Jude Stéfan, est-elle pourtant indispensable ? Est-elle même la plus suprême des nécessités ?

Je ne partage pas la pensée de Jude Stéfan à ce propos même si j’en comprends le sens sous-jacent, la volonté de mettre la poésie hors du champ des nécessités ordinaires. Tout dépend de la signification qu’on accorde au mot utile et au mot servir.

Il est évident que dans le contexte économique et social dans lequel nous sommes, et même historiquement, si l’on considère que ce qui sous-tend l’organisation de toutes les sociétés est comme je l’ai dit plus haut le primat de l’avoir, du pouvoir et de l’utile, la poésie va à contresens. Elle est improductive et ne relève bien sûr pas du service rendu. Mais si je considère pour ma part la poésie utile voire indispensable au destin individuel et collectif, c’est que, je le répète, comme beaucoup d’autres poètes, je la tiens pour un effort fondamental de la conscience vers plus d’humanité. Si on réduit la poésie à la beauté du geste, elle ne m’intéresse pas. Je ne peux comprendre sa présence et même la justifier que si elle est donc le plus élevé des outils de la conscience qui lui permet de s’ouvrir et de se dépasser sans cesse, si elle est le moyen d’une pensée autre qui permet justement d’échapper à l’assignation de nos vies aux mécanismes du besoin et à l’obsession de l’avoir, à l’absolutisation du réel immédiat. Pour le dire autrement, la poésie ne sert à rien sauf à l’essentiel : à n’être pas servile. 

3/ Vous avez foi en la poésie. Vous croyez en la poésie, c’est votre religion. Vous croyez qu’elle est complice et accomplissement de nos jours. Une société sans poésie est-elle une société sans vitalité, vouée inéluctablement au déclin et à la mort ? 

Je ne dirais pas que la poésie est ma religion car une religion suppose des dogmes, des rites et s’accompagne hélas le plus souvent d’injonctions et de restrictions du libre arbitre, toutes choses contraires à l’idée que je me fais de la poésie. Mais disons en effet que j’ai foi en la poésie, une foi qui est la conviction qu’on ne peut se passer de son pouvoir d’éclairement, et, comme vous le suggérez, de sa force d’affirmation vitale face à tous les visages de la mort. Je crois que tout poète parle implicitement ou explicitement au nom de la vie pleine et entière, que tout poème est un rappel sans concession à l’ordre de la vie. Les nihilistes et les cyniques, qui ne croient qu’à l’évidence absurde de leur propre existence, haussent les épaules devant la poésie.

4/ Selon vous, quels sont les pouvoirs de la poésie ?

Je crois que la poésie a d’abord pour chacun un pouvoir de régénérescence : lire un poème quel qu’il soit, c’est réentendre le diapason de la vie intense et libre, c’est renouer avec la part la plus vivante de nous-mêmes, rejoindre ce lieu primordial où s’éprouve le simple émerveillement d’être envers et contre tout. Remarquez que lorsque la poésie se fait colère, révolte ou refus, c’est toujours au nom de la vie humiliée qui revendique ses droits. Plus généralement, dans un monde asservi au sens des réalités, le pouvoir de la poésie, est , comme le disait Georges Perros , de réaffirmer le sens de la réalité , qui lui est contraire.

5/ La poésie est désormais omniprésente. Elle est partout, c’est-à-dire nulle part. Tout est poésie, poésie au salon de thé, poésie au café, au resto, en asso. Elle est devenue un événement, une performance, un pur divertissement (à l’image de la « fast poetry » qui déferle sur tous les supports visibles ou comme Arthur Teboul qui crée à la minute un poème sur commande.) En se démocratisant à l’infini, la poésie perd-elle son sens, son essence, ses lettres de noblesse ? 

Les questions que vous posez sont celles que je me suis toujours posées depuis que très jeune, je me suis fait en quelque sorte un militant de la poésie, convaincu de sa nécessité dans l’espace public, de sa nécessité pour tous, en raison des convictions que j’exposais précédemment. Je suis depuis toujours persuadé que la poésie est accessible à tous et nécessaire à tous, mais qu’il y a paradoxalement un danger constant à éviter, celui d’user pour la donner en partage de moyens qui contredisent ce pourquoi  justement elle vaut: son étrangeté, son affranchissement des consensus et conformités dominants, la recentration et la concentration que par nature elle demande, sa langue insoumise qui est littéralement une langue étrangère dans la langue commune .

 Nous avons été nombreux dans ma génération confrontée à un déni généralisé de la poésie à tenter d’inventer des modes d’accès à un public indifférent voire hostile à la poésie, selon le principe qu’avait formulé Antoine Vitez pour le théâtre : l’élitaire pour tous. C’est l’occasion pour moi de rappeler que le regain  d’intérêt pour la poésie aujourd’hui, notamment chez les jeunes, ne relève pas de la génération spontanée, elle est en grande partie la conséquence du travail obstiné durant des décennies de centaines de passionnés de la poésie qui ont œuvré à contre-courant, et même le plus souvent face au mépris, y compris celui des institutions et des cadres culturels. Tout cela pour dire que beaucoup de ceux que je vois aujourd’hui s’intéresser soudain à la poésie comme à un phénomène neuf (alors qu’il y a toujours eu de jeunes poètes dont seulement on ne parlait pas!) sont souvent les mêmes qui pendant longtemps ont contribué à l’omerta que je viens d’évoquer. 

Bref, si je me réjouis que la poésie trouve aujourd’hui droit de cité, (je me suis tant battu pour personnellement), je ne m’étonne pas non plus qu’étant donné l’inculture poétique ordinaire, notamment chez les décideurs, les programmateurs, les communicants, la presse, on prenne couramment des vessies pour des lanternes. J’ai toujours quant à moi tendu la main, dans toutes les responsabilités que j’ai pu avoir, aux plus jeunes, mais il y a quelque indécence à voir aujourd’hui des magazines ou des quotidiens consacrer de grands articles à des poètes nés de la dernière pluie, alors qu’on ignore la parution de livres de poètes majeurs comme André Velter, Zéno Bianu, William Cliff, Nimrod ou James Sacré par exemple…

Ceci dit, qu’il est bon de rappeler, je n’ai évidemment aucune réticence à voir la poésie qui a toujours été multiple dans ses formes et dans ses enjeux emprunter les chemins les plus divers pour se manifester : il est des poésies faites pour la voix et l’intervention publique, des poésies du jeu, de l’improvisation, comme il y en a toujours eu… La lecture de poèmes dans les bistrots est vieille comme les bistrots eux-mêmes, la poésie sociale et en argot n’a pas attendu le rap ou le slam, voyez Jehan Rictus qui attirait les foules au Chat noir il y a 130 ans ou il y 70 ans les poètes de la beat generation … et la poésie sur les réseaux sociaux, souvent un ersatz de poésie, même si bien intentionné et sincère dans ses intentions, n’est que la visibilité donnée, parce que c’est possible aujourd’hui, à ce qui avant se faisait dans des cahiers intimes ou dans les cercles restreints des clubs de poésie, … le seul danger, mais un danger réel, c’est que dans le monde d’aujourd’hui où on ne donne valeur qu’au spectaculaire, à ce qui apparaît à la surface, attire l’attention par l’agitation, l’éclat formel, cette poésie disons de la surface passe pour le tout et le meilleur de la création poétique, alors que ce n’en est qu’un effet particulier où le pire côtoie le meilleur. Cela ne poserait aucun problème, si l’auditeur avait en mémoire Rimbaud, Rilke, Dickinson, Apollinaire, Aragon, Queneau,  Tsvetaeva, Ritsos, Char et tutti quanti : il aurait alors tôt fait de juger de la valeur de ce qu’on lui propose…

6/ Dans votre manuel Petit éloge de la poésie, vous dites que la poésie est faite pour « libérer la perception que nous avons du réel » et « retrouver la présence pleine à soi. » Est-ce à dire que le monde ne se réduit plus à la somme de mes perceptions ? Qu’il existe une autre réalité derrière la réalité ? 

Libérer la perception que nous avons du réel est évidemment le propos de tous les arts pour autant qu’ils ne soient pas inclus dans le divertissement chic ou utilisés comme une esthétisation des stéréotypes. Je pense que la poésie dans son principe dépasse le dualisme qui oppose par exemple la spiritualité et le matérialisme. Elle est ce mode de la pensée sensible qui élargit le réel à l’infini en en subvertissant la compréhension admise puisque nos outils conceptuels coutumiers tendent à le réduire en le théorisant, en le définissant et le catégorisant. Bref, comme disait Éluard « oui, il y a un autre monde, mais il est dans ce monde », c’est l’intuition première de tous les poètes et artistes et leur œuvre est l’effort d’ouvrir la conscience à cet au-delà qu’on pourrait définir comme une sorte de transcendance interne… de ce point de vue, je pourrais dire que la poésie ne cesse d’indéfinir le monde et de rendre justice aux infinis possibles de la vie. Quand le poème semble dire l’impossible, il ne dit que le possible ignoré, rejeté ou caché. La compréhension poétique du réel n’annule pas évidemment les autres modes d’investigation, mais son omission ou son mépris sont à mes yeux, à la fois le symptôme et la cause de la déshumanisation de nos sociétés.

7/ La poésie cherche-t-elle l’essence de l’humain ? Ce qui fait qu’un humain est humain ? 

Qu’est-ce qui a fondé originellement l’humain sinon la naissance de la conscience qui vient avec le regard levé vers l’horizon, la perception donc que l’univers ne finit pas avec soi et qu’on est définitivement en prise avec l’inconnu. La poésie est le fait d’une conscience qui, au lieu de se rétracter devant l’inconnu, de baliser l’inconnu pour en faire du connu et ainsi s’en protéger, fait l’éloge d’un inconnu désirable. Le sens de l’humain est donc aux yeux du poète ce désir insatiable de l’ouvert. D’où, chez tant de poètes, l’éloge de l’inconnu, de l’ailleurs, du là-bas, du dehors, de la marge et du débordement. On voit bien aujourd’hui que c’est la clôture de la conscience, son renfermement sur les certitudes du repérable et du connu, tout ce qui sécurise, qui engendre la fulgurante progression de l’inhumain. Oui, la poésie est le substrat de l’humain, l’aller vers est son principe comme il est le principe de l’humain.

8/ Votre opus La poésie à vivre surabonde de grâce. Vous y prenez merveilleusement la défense du langage poétique

Dans mes différents essais, je fais plus que simplement défendre le langage poétique : je dis que le langage poétique, qui concerne évidemment aussi bien le langage des formes, des sons, des couleurs, des images, est la sauvegarde absolue de notre liberté. Car le langage poétique est une objection radicale et irréductible à l’asservissement de la conscience dans sa relation au réel qu’institue le langage courant, langage rapide et désinvolte, violemment réducteur, qui clôt le réel dans des sens univoques et obligatoires. Tous nos langages, le langage verbal et langage des images surtout, tenus à la monosémie aux fins d’efficacité, sont aujourd’hui les instruments d’une simplification tyrannique qui instrumentalise la réalité et nos vies, les expurgeant de l’inquiétude du sens, de la nuance, du quotient d’incertitude, de ce qui échappe au contrôle et à la détermination. Georges Bataille disait déjà il y a longtemps : « nous n’aurions plus rien d’humain, si le langage en nous était tout à fait servile ». Le poème, qui porte la langue à son plus haut degré de liberté et d’intensité est, au-delà du symbolique, une révolte en acte contre l’effondrement collectif de la langue commune qui nous livre tous à une lecture scandaleusement appauvrie du réel. Remarquez combien l’injonctif aujourd’hui infiltre tous les discours, implicitement ou explicitement : sous l’apparence de fausses questions, on nous dit comment vivre, comment se comporter, comment aimer, boire, manger, marcher, ce qu’il faut penser de ceci et de cela etc. Victor Klemperer disait que le principe de toute tyrannie était la répression du questionnement. À cela donc s’oppose frontalement le poème, la langue du questionnement insatiable et infini.

9/ D’Anna de Noailles enfant, sa nurse disait  » C’est une enfant trop intelligente pour vivre. » Le poète est-il un inadapté social ?

Je dirais d’abord qu’il n’est pas besoin d’écrire des poèmes pour vivre en poète. Mais si vivre en poète, c’est essentiellement, comme je l’ai laissé entendre, avoir une conscience constamment inquiète, récusant toute clôture du sens, récusant toute soumission aux normes et aux conventions qui organisent pour nous préalablement le réel, alors oui, dans un monde comment on le voit, agenouillé devant les totems de l’avoir, du pouvoir et du paraître, ce ne peut-être qu’une position inconfortable, en opposition frontale aux valeurs dominantes et aux comportements qu’elles induisent, consumérisme, individualisme, égotisme, course à la réussite etc. Mais il s’agit de la vivre activement cette position, non pas en victime, mais en témoin convaincu de ce que prouve la poésie : une autre compréhension de la réalité est possible donc une autre vie est possible. J’ai consacré une grande partie de ma vie à ce combat minoritaire, conscient mais fier d’être d’une certaine façon inadapté à une société adonnée à ses vertiges dérisoires, mais ni plus asocial ni plus désespéré que tous ceux, nombreux somme toute, qui par d’autres moyens luttent pour plus d’humanité en l’homme.

10/ Jean-Pierre Siméon, quels sont vos poètes de prédilection contemporains ?  

Je me suis nourri d’abord des poètes du XXe siècle français et étrangers comme par exemple Apollinaire, les surréalistes, Eluard, Aragon, Char, Lorca, Neruda , Ritsos, Hikmet… j’en passe beaucoup. Dans les générations suivantes, je pourrais citer Andrée Chedid, Bonnefoy, Jaccottet, Perros, Juarroz ou Darwish que je tiens pour un des plus grands poètes du siècle. Plus proches encore de nous Bobin, Velter, Bianu, Michèle Finck, Barnaud entre autres. Je suis un grand lecteur de poésie depuis mon adolescence, aux goûts très ouverts, citer des noms est toujours pour moi frustrant car j’omets inévitablement des poètes qui me sont aussi chers que ceux mentionnés.

Propos recueillis par Diane Lotus. Présentation Isabelle Gaudé.

Directeur du Printemps des Poètes jusqu’en 2017, Jean-Pierre Siméon dirige aujourd’hui la collection Poésie/Gallimard. Il est aussi président du jury du Prix Apollinaire. Ce grand poète contemporain qui a vu maintes fois son oeuvre poétique récompensée, a reçu le Prix Max Jacob pour son recueil Lettre à la femme aimée au sujet de la mort.

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