
Elle a tout connu : la gloire, le glamour, le gotha, les galas, la grande vie, les fêtes somptueuses à Venise, la jet-set à Saint-Tropez, les têtes couronnées, les stars; sa vie se résume à une suite ininterrompue de soirées inoubliables, toutes plus époustouflantes les unes que les autres, « son oxygène » comme elle le dit joliment. Côté coeur : elle a aimé éperdument, durant toute une vie, un seul homme. Elle l’a aimé avec passion, avec dévotion, à la folie, fiévreusement, dans un absolu de beauté. Elle l’a aimé comme aiment les enfants, d’un amour pur, innocent, désintéressé, brûlant, sans réserve ni limite. Elle nous raconte avec une sincérité désarmante cet amour qui ne finit pas, « se montrant telle qu’elle est » dirait Rousseau, sans fard ni feinte. Rencontre avec une femme merveilleuse.

« La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure »
Elle est irrésistible. Flamboyante, franche, fantasque, frivole, fabuleusement belle, femme trois fois femme. Elle, c’est Sylvana Lorenz, la muse que Pierre Cardin chérit durant presque quarante ans. « Nous nous aimerons toujours et même après » lui soufflait-il lors d’un tendre dîner à Venise, quelques années avant sa mort. Elle a encore des sanglots dans la voix lorsqu’elle évoque ses mots. C’était il y a cinq ans, le célèbre couturier français décédait en décembre 2020. Depuis Sylvana est inconsolable. « C’est Pierre Cardin qui décide, là haut, si je vais vivre encore longtemps. Il a ce pouvoir doublement divin de me garder en vie afin que je continue à célébrer sa mémoire. Quand il décidera que le travail a été fait et n’est plus à faire, il me rappellera à lui. Je le rejoindrais, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. » Loin de lui, Sylvana réinvente l’amour à sa façon. Elle s’est lancée dans l’écriture de scénarios, de films, de biopics, de BD. Elle déploie chaque jour des trésors d’énergie pour donner naissance à des projets ambitieux qu’elle rêve de voir jouer à l’écran. Manière d’entretenir la flamme, le lien et le souvenir. De ressusciter leur incroyable histoire. « Cet homme était amour », confie-t-elle. Durant des décennies, il l’a comblée de robes, de séjours de rêves, de fêtes grandioses aux quatre coins du monde, de lettres d’amour où il lui déclarait sa flamme. « A Sylvana, l’amour de ma vie », griffonnait le gentleman, quand il ne proclamait pas à la ronde devant un parterre de collaborateurs médusés : « Sylvana, vous êtes la seule à m’aimer véritablement et sincèrement », répétant à l’envi : « Il n’y a que Sylvana qui m’aime d’une façon désintéressée dans cette maison ! » Tous deux s’aiment comme des enfants, au grand jour, sans se cacher. Ivres de joie, ils finissent par annoncer leurs fiançailles dans le journal Gala. Mais trop de bonheur offense. Leur entourage en prend ombrage. Les jaloux enragent. La meute se déchaîne. Sylvana est attaquée de toutes parts. « Noble parmi les ignobles », « digne parmi les indignes », « pure parmi les impurs », la Belle du Seigneur vacille sous les coups. C’est une telle levée de boucliers au sein de la Maison Cardin que « l’Empereur de la mode » doit renoncer à son projet pour ne pas déplaire à ses courtisans. Le mariage n’aura pas lieu. Mais sépare-t-on deux âmes soeurs, fondues l’une en l’autre, soudées pour l’éternité ? Même la mort du couturier n’y parviendra pas…
« Quand viendra la fin, ne va pas à la poussière va aux étoiles »
Dernièrement, Sylvana a troqué sa magnifique chevelure ébène contre un blanc platine hollywoodien. Pierre Cardin est son étoile au ciel, son guide et sa lumière, elle sera son étoile-star, sur terre. Elle s’est même glissée avec délectation dans les robes et tuniques à sequins appartenant à Jeanne Moreau (Jeanne Moreau fut le premier amour de Pierre Cardin), dont elle a racheté la collection après la mort de l’actrice. Sa vie toute entière est tournée vers le créateur, comme un tournesol vers le soleil. « De quelles étoiles sommes-nous tombés l’un vers l’autre ? » se demandait Nietzsche en présence de son amoureuse. De quelles étoiles étaient tombés Pierre Cardin et Sylvana Lorenz avant d’atterrir au paradis de l’amour ? Ils s’étaient rencontrés un beau matin de 1983, dans une galerie d’art, à Paris, rue du Faubourg Saint-Honoré. Elle était au printemps de sa vie, lui en hiver. Elle avait 28 ans (et depuis l’âge de 9 ans, rêvait d’épouser Pierre Cardin. Sic !) lui, 61. Il est entré dans sa galerie d’art, l’a traversée d’un regard. « Pierre Cardin était un laser. En une seconde, il vous sondait » évoque-t-elle attendrie. En un clin d’oeil, le couturier succombe au charme de cette beauté, attirante comme la vie. Un mètre soixante dix d’audace, une allure juvénile et sculpturale, un visage visité par la lumière. Il y a chez cette époustouflante jeune femme, joyeuse et rieuse, un mélange d’insouciance et d’optimisme contagieux, une telle énergie positive qu’elle agit comme un véritable aimant sur les autres. Pierre Cardin ne résiste pas une seconde (« la meilleure façon de résister à la tentation, c’est d’y céder ! ») il se laisse envoûter. Un envoûtement qui durera presque un demi-siècle…


« Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous »
Tout se joue avant six ans, dit-on. Nos amours du passé façonnent-elles nos amours futures ? L’impulsion qui nous pousse vers l’un ou vers l’autre se résume-t-elle à la résurgence d’un amour originel (à Papa, Maman) ? Côté Papa : Sylvana a un père distant, qui vit sur une autre planète. Il ne la voit pas, ne l’entend pas, à peine si elle existe pour lui. Côté Maman : pas mieux. Trop belle, préoccupée par ses mondanités, sa mère l’ignore consciencieusement. « J’avais des parents qui, pour une raison ou une autre, ne m’ont pas aimée comme j’aurais voulu être aimée. » Tout est dit. Et d’ajouter : « Pourquoi j’ai tant aimé Pierre Cardin ? Parce que c’est le seul être au monde qui a vraiment posé ses yeux sur moi. Il m’a donné l’impression qu’il me voyait, qu’il m’entendait, qu’il m’aimait. Je me suis sentie complètement acceptée. » C’est simple, dès leur deuxième rencontre, le couturier n’hésite pas une seconde, il prend Sylvana sous son aile. Ce génial intuitif décèle-t-il sous la désinvolture élégante de Sylvana, une rare profondeur affective ? Pressent-il dès la première seconde qu’avec ce coeur offert, qui bat déjà à mille à l’heure pour lui, c’est l’absolu qui s’offre à lui ? Toujours est-il qu’accueillie à bras ouverts, Sylvana entre dans son monde, trouve en lui un père idéal, une famille d’adoption et sa place dans la vie. Elle n’a que faire du prestige, du pouvoir, des milliards du créateur, toutes ces gratifications narcissiques, valorisantes qui grisent les autres, Sylvana veut se donner, s’abandonner. Elle veut aimer et elle va s’en donner à coeur joie.

« Un amour qui ne finit pas »
Qui est le mieux placé pour parler de Pierre Cardin ? Son unique biographe. Il n’est qu’à ouvrir la prodigieuse biographie de Sylvana Lorenz Madame Cardin. A la cour du dernier empereur de la mode pour plonger avec délice dans la vie secrète du styliste. Véritable immersion dans les coulisses de la mode, mais aussi subtile incursion dans l’âme et le coeur du créateur, cette précieuse hagiographie est indispensable à ceux qui souhaitent cerner le couturier. Où l’on se laisse emporter par un tourbillon de collections, de défilés, de divas, une effervescence de fêtes époustouflantes, de rivalités, de jalousies, d’amours assumées et d’amours cachées. Où l’on coudoie Cocteau, Jean Marais et tant d’autres, en croisant la route de Pierre Cardin. Où l’on rencontre un jeune premier tailleur de la maison Dior, pour qui vivre c’est se surpasser. Alors que « la vie ne songe qu’à mourir » déplore Lacan, animé d’une énergie inépuisable, Pierre Cardin, lui, ne songe qu’à se dépasser. Il veut conquérir le monde. Régner sur la mode. Son ascension fulgurante, quasi cosmique, le propulse en peu d’années à un niveau planétaire. En 1960, il fait partie des cinq français les plus connus dans le monde. Toute la planète ne jure que par le styliste italien. Il est idolâtré, copié, envié. Le monde entier s’arrache ses modèles. C’est l’apogée de la marque Pierre Cardin. Sylvana Lorenz n’a pas son pareil pour dépeindre l’envers du décor de ces années mythiques. Véritable gisement d’informations, d’anecdotes, ce portrait tout en nuances de la psyché du bel italien nous permet de l’approcher comme jamais. De toucher sa vérité.
Moralité : on croyait tout savoir sur Pierre Cardin, on se trompait. Où l’on découvre que derrière le milliardaire, se cachait le miséreux. Que sa fortune inestimable était une revanche sur la pauvreté. Pierre Cardin, c’est l’histoire d’un enfant famélique, au ventre creux, transi de froid, qui édifie un empire (il s’offre les restaurants les plus fabuleux, le Maxim’s de Paris, le Maxim’s de Monaco, le Maxim’s de Genève et celui de New-York) pour ne plus jamais avoir faim. Qui s’offre de grands hôtels, les palais les plus incroyables, le Palazzo Bragadin à Venise, le château du Marquis de Sade en Provence, le Palais Bulles à Théoule sur mer, pour ne plus jamais avoir froid. Pour dresser un barrage entre lui et la misère. Pour conjurer ce manque qu’il redoutait plus que tout au monde. Pour ne plus jamais manquer de lit, ne plus jamais dormir dehors, sans toit ni protection. C’est l’histoire d’un émigré sans le sou qui reçoit la légion d’honneur, accède aux plus hautes récompenses humaines, devient académicien des Beaux-Arts, règne sur le monde de la mode, est reçu comme un roi par tous les chefs d’Etat, dans toutes les résidences présidentielles de la planète, côtoie au quotidien les plus grandes stars, les altesses, les esthètes, habille les beautés de ce monde, participe aux soirées les plus courues de la croisette à Cannes et vit une vie de rêve. C’est l’histoire d’un doux rêveur, un écorché vif, une nature hyper-sensible, un homme délicat et profond, un visionnaire qui a passé sa vie à anticiper l’avenir, à vivre au-dessus de lui-même dans une exigence inlassable, à défier l’espace et le temps, à déployer les extases du temps, le présent et le futur dans ses collections de haute couture et de prêt-à-porter pour conférer une ampleur unique à ses visions et magnifier la femme.
On croyait tout connaître de Pierre Cardin, on se méprenait. Où l’on découvre que derrière le redoutable chef d’entreprise, le créateur avant-gardiste, se tenait un amoureux transi. Un romantique échevelé qui n’a cessé de mettre l’amour au-dessus de tout. Pour qui l’amour était tout. Un homme épris d’absolu, en quête de sublime, qui ne se contentait pas d’amours tièdes, de passions passagères, mais qui cherchait l’incarnation de son rêve, « la preuve vivante de la grandeur, de la noblesse, de l’infini dans le fini » écrivait Aragon. « Il lui fallait enfin quelque chose de parfait », et cette femme parfaite pour lui, il l’avait trouvée en Sylvana. La seule femme sur terre en qui il avait une confiance absolue. A qui cet homme farouchement secret avait confié ses secrets les plus intimes, les plus inavoués. Elle fut la lumière de sa vie. L’émerveillement de son coeur. Son amour parfait. La corne d’abondance après le manque. La poésie de sa vie.

Un modèle et une source d’inspiration
Il lui a offert la clef de son intériorité, elle lui a offert sa vie. Il revit en elle et elle lui survit pour célébrer sa mémoire. Il était parfaitement lui-même avec elle, elle était « elle-même » en Pierre Cardin. Il avait foi en elle, elle avait foi en lui. En partageant cette folle passion, ils se sont offerts un magnifique instrument de bonheur. Ensemble, ils ont étreint les puissants mystères de l’amour. Ensemble, ils en ont exploré les territoires infinis. Ensemble, ils ont découvert les voies de l’accomplissement. Il y a dans cet amour rare, une magnifique source d’inspiration. En créant une oeuvre qui sauve Pierre Cardin de la mort, Sylvana Lorenz nous fait réaliser que la mort n’est pas la fin de l’amour. Qu’elle n’est rien face à l’amour. Que la survie de l’amour dépend des amoureux. Que nous avons ce prodigieux pouvoir – un pouvoir quasi-divin – nous humains, de vaincre la fin. D’échapper à notre condition mortelle par l’amour. En ressuscitant Pierre Cardin à sa manière, en consacrant son énergie à le faire revivre, Sylvana Lorenz force l’admiration. Cette femme de tête et de coeur symbolise à elle seule un engagement, une générosité, et une sincérité de sentiments qui tranchent dans un monde voué au seul culte de soi. Elle est cette figure féminine contemporaine qui offre sa liberté à l’amour. Parce que l’amour rend libre, c’est même le seul lien qui nous libère de tous les liens. Où l’on découvre qu’en amour, on peut être vulnérable et forte. On peut s’abandonner et être vainqueur. On peut se livrer et être délivrée. On peut être blessée et guérie. Où l’on découvre que l’amour est la plus grande des forces humaines… Sylvana Lorenz a mis sa notoriété au service de la mémoire du défunt. Pour la faire rayonner, pour l’empêcher de tomber dans l’oubli. Jusqu’à son dernier souffle, elle offrira sa vie à cet homme. D’ailleurs, il n’y a pas une parcelle d’elle-même qu’elle ne lui ait offerte. Comme si sa raison d’être sur terre, c’était lui. Avec de tels modèles, on ne peut plus ignorer aujourd’hui que le don absolu existe encore, même en 2025. L’amour est possible et elle en est la preuve. Cet amour est si beau, si infini, si absolu qu’il nous donne envie d’aimer. Impossible de ne pas s’émouvoir devant ces deux coeurs rejoints par-dessus le temps, par-dessus les années, par-dessus la mort, unis par le lien de l’amour, unis durant la vie, unis après la mort, que rien ne peut désunir. Grâce à Pierre Cardin, Sylvana a su qui elle était, elle a saisi son essence et de quoi elle était capable par amour. Il lui a permis de déployer sa nature la plus intime, sa profonde nature d’amoureuse, la vibrante vérité de son être. Il a été un révélateur et sa révélation. Il a été son Dieu, son Roi, il a régné sur son coeur…
Elle a été « La dame de chez Maxim’s » (!), « Madame Cardin » pour les intimes, Madame Lorenz pour les artistes contemporains, Combas, Ben, Basquiat, qu’elle côtoyait dans ses galeries d’art, la muse du grand Pierre Cardin. Mais dans ses bras, c’était toujours Sylvana…
I.G









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