« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé, le Prince d’Aquitaine à la tour abolie : Ma seule étoile est morte… » : c’est la complainte nervalienne de l’inconsolable Vlad. Le Comte Dracula pleure sa dulcinée, incapable de faire le deuil de son amour, incapable d’imaginer une existence sans elle. Elle, c’est Elisabeta, son épouse adorée en 1480. Une ravissante jeune femme, douée pour la vie, une créature pure qui n’est qu’amour. La guerre l’a cruellement fauchée et Vlad se retrouve amputé de sa moitié. Il n’a pas pu dire adieu à sa bien-aimée, Dieu l’a privé de cette ultime consolation. Dévasté par le chagrin, le fidèle chrétien se rebelle contre son Créateur. Qui est ce Dieu sourd à ses prières, qui n’a pas voulu épargner son épouse ? Qui est ce Créateur incapable de protéger sa créature ? Qui est ce Dieu responsable de sa mort ? Est-il inhumain ? Est-il sans coeur ? Est-il jaloux de leur amour ? Ne leur pardonne-t-ils pas de s’aimer autant ? Déchiré par cette trahison, Vlad se détourne du Divin, tue son émissaire à l’aide d’un crucifix, et envoie un terrible message à Dieu : lui le guerrier s’est battu contre les ennemis de Dieu, désormais, il se battra contre Dieu. Tel l’Antéchrist, il l’affrontera. La réponse ne se fait pas attendre. Une terrible malédiction divine s’abat sur l’amoureux transi : Dracula est condamné à l’immortalité. A travers ce film infiniment poétique où surabonde la grâce, Luc Besson interroge le fantasme qui agite notre époque contemporaine : l’immortalité. Notre modernité, avide de tout contrôler, n’a de cesse de nous vendre l’avenir radieux d’une vie sans mort. Mais cette peur de la mort ne cache-t-elle pas finalement une immense peur de la vie ? Avons-nous peur de vivre, peur d’aimer, peur de l’autre, peur du toucher, du contact, du frisson, de la sensation ? Peur de nous laisser envahir par l’amour, qui est l’incontrôlable par excellence ? Ivre de toute-puissance (toute-puissance qui n’est que l’aveu de notre impuissance) nous croyons maîtriser le réel, posséder tous les pouvoirs, orgueilleux que nous sommes, mais nous ne sommes que des jouets entre les mains de notre hubris. Tel est le magnifique message de ce Dracula : ne pas mourir, c’est ne pas vivre. La mort est un privilège…

Humain trop humain

Un amour éternel, un vampire immortel, une temporalité sanglante balayée par une hémorragie de neige, nous sommes ici au coeur d’une des plus belles réflexions littéraires sur l’amour, le temps et la mort. C’est l’histoire d’un Dracula, humain trop humain. Un Dracula qui défie Dieu et vend son âme au Diable. Par amour. Pour ressusciter l’amour par la mort. Parce que l’amour est la seule chose qui résiste au temps. Parce que le temps n’a aucune prise sur l’amour. Parce que l’amour ne connaît pas la mort. Parce que la pire mort n’est pas la mort mais l’absence d’amour. Expulsé du paradis de l’amour, Dracula se retrouve en enfer. Arraché à sa condition mortelle, Dracula a le coeur en sang, le coeur en cendres, abandonné, misérable, il erre à travers les siècles, comme seules les âmes séparées de Dieu errent. Ne cessant de visiter le futur à la recherche de son passé, dans l’espoir insensé d’y retrouver sa bien-aimée. Dracula, c’est l’histoire d’une déréliction. D’un homme privé de Dieu, qui se jette dans les bras du Diable, et devient finalement son propre dieu. Un vampire à contre-coeur. Une âme damnée, assoiffée de sang, qui a droit de vie et de mort sur les autres. Condamnant ses victimes à partager le même sort que lui.

La fête de l’esprit

Avec ce sublime Dracula, Luc Besson se surpasse et signe ici l’un de ses plus somptueux films. N’était son incroyable architecture – Luc Besson n’a pas son pareil pour construire une oeuvre, ses films ont une architectonique inimitable, son long métrage Anna est un petit bijou, un chef-d’oeuvre d’orfèvrerie et de précision, un mécanisme merveilleusement huilé d’horlogerie suisse d’une virtuosité et d’une intensité incomparables -; n’était son rythme – Luc Besson est le maître incontesté du cinéma français, le maestro du tempo -; n’était sa façon unique d’insuffler de l’adrénaline à jet continu à chaque scène d’action – ; n’était le choc esthétique, les images inoubliables, le supplément d’âme de la mise en scène, la splendeur visuelle des décors, les costumes déments, les scènes à pleurer de beauté où chaque tableau ressemble à une époustouflante peinture de maître, les scènes de bal magnifiques, les figurantes belles à se damner-; ce film serait tout simplement génial, mais ici le plus flamboyant des réalisateurs français nous bluffe par son ambition philosophique. Si son Dracula est si puissant c’est parce qu’il est pensé. Il puise sa légitimité et sa force dans une véritable réflexion philosophique. C’est simple, la philosophie et la théologie se rencontrent ici en croisant la route du mal. Luc Besson cherche le ressort du mal. Unde malum ? D’où vient le mal ? De l’impuissance à faire le bien ? De l’immense liberté à laquelle nous sommes condamnés ? Dracula choisit de combattre Dieu, il choisit le camp du mal et le paye au prix fort. Est-il coupable ? Cette âme pure, intègre, candide et amoureuse a été injustement précipitée dans le malheur, et par réaction, elle commet le mal. La destruction appelle la destruction. Mais Dracula aurait-il pu résister à cette « part maudite » en l’homme ? Aurait-il dû résister au mal ? A ses démons ? Aurait-il dû se repentir et gagner à jamais le pardon de Dieu, un Dieu miséricordieux et aimant ? « Je combats Dieu » dit-il, à la fin du film, à l’homme d’église. « Non, vous vous battez contre vous-même. » « Non, j’ai tué en son nom. » « C’est toujours en votre nom que vous avez agi. Repentez-vous, mon fils. Condamné à ne pas mourir, ce n’est pas une punition, c’est une opportunité. Le Seigneur m’a envoyé ici pour vous sauver. Repentez-vous Dracula, pour le salut de votre âme. » « C’est elle, le salut de mon âme. » « Comme vous êtes aussi sa perdition »… Magnifique dialogue qui dit assez l’importance pour Dracula de ne pas se dérober à sa responsabilité. « L’homme n’est sujet que lorsqu’il est responsable », écrit Paul Ricoeur. Pourtant Dracula ne commet pas le mal par vengeance mais par désespoir amoureux. Parce que son amour ne voulait pas mourir. Parce qu’il le rêvait éternel. Parce que seul cet amour le tenait en vie. Parce que l’amour le régénérait mieux que tous les litres de sangs dont il s’abreuvera ultérieurement. Car Dracula n’est pas assoiffé de sang, il est assoiffé d’amour. Non content d’interroger le mal, Luc Besson en profite aussi pour questionner l’amour. La dualité de ce sentiment. L’amour comme bénédiction et malédiction. Au début du film, Dracula nage dans le bonheur, il est comblé. Infinie est la joie que lui procure la présence d’Elisabeta. Par malheur, elle sera proportionnelle au supplice causé par son absence. Des jours sans la voir. Des années d’attente. Des siècles de souffrance. Une solitude insupportable, magnifiée par le regret, où Dracula finit par dorloter sa douleur, faute de pouvoir chérir sa bien-aimée. Car l’amour est un pharmakôn, il est à la fois le poison et le remède. L’amour rend malade et guérit à la fois. Mais pour Dracula, peu importe que l’amour soit une malédiction pire que l’immortalité, c’est le seul sentiment qui en vaille la peine, Elisabeta est et restera pour lui un « objet d’adoration poétique. »

Cure de chasteté

Luc Besson ne se contente pas d’un Dracula réduit à une pâle figure maléfique, comme chez ses illustres prédécesseurs. Il devient ce Dieu du mal, cette Toute-Puissance vivante, envoûtante et irrésistible, qui aspire à lui, dans un couvent isolé, une montagne de nonnes, dans une scène d’une beauté à couper le souffle. Véritable claque esthétique, semblable à une assomption de voiles blancs qui voguent dans la même direction, les corps rampent en torche laiteuse vers la lumière, attirés, aimantés par la sensualité maligne du Prince des ténèbres. « Des coeurs de pierre et des corps endormis, voyez ce que Dieu a fait de vous. Laissez-moi vous libérer de cette prison » sussure le mal à l’oreille du bien, tandis que Satan s’apprête à les vouer à la damnation. D’un côté – et on croirait une radiographie de notre époque -, se tiennent les hommes de l’ombre, ceux qui profitent des autres, les phagotrophes, les « suceurs de sang », les « parasites » et autres sangsues, les êtres sans coeur, sans âme, sans foi, ni loi; et de l’autre, les êtres de lumière dont l’âme généreuse n’est que don, partage, offrande de soi. Ce Dracula révolutionnaire participe de ces deux catégories, tout en penchant vers la seconde. Il est « soft » dans sa prédation sexuelle, sa vie tient plus de la cure de chasteté que de la luxure. Il ne semble pas intéressé par la chose, il se garde pour son grand amour. Et s’il consent à séduire (aidé de son parfum aux phéromones !) c’est par nécessité alimentaire. D’ailleurs, il n’a pas le choix, il ne peut survivre qu’à condition de se nourrir exclusivement de sang. Mais sa chair aimante, son corps tout entier, ses mains amoureuses restent fidèles à sa bien-aimée. Une belle leçon encore…

Coeur à nu

Pour incarner Dracula, il fallait un immense acteur. Beau comme un dieu, sexy en diable, une allure altière, des yeux bleus ravageurs, un sourire fondant, tout en charisme et en intensité, Caleb Landry Jones, irrésistible comédien au visage émacié, s’apparente plus à un Klaus Kinski ou à un Laurent Terzieff qu’à un héros de blockbuster. On l’imagine aisément à Avignon dans une pièce de Shakespeare, ou en tragédien à Paris, à déclamer du Racine. Il est superbe et généreux, subtil et amoureux. Durant plus de deux heures, il irradie la pellicule, brûle d’une même flamme, d’un éclat dévorant et met le feu aux passions. Il est toute tendresse, toute délicatesse. Il est infiniment vulnérable et il se met à nu. Ce coeur à nu, tendre comme la rosée, est le miroir intraitable où se reflète sans ménagement la vilaine image de nos coeurs endurcis.

Paradoxes

Dans une société qui raffole de la culture de mort, ce Dracula, paradoxalement, fait figure de vie. Il est presque trop vivant. Pour preuve : il a beau essayer de se suicider, il n’y parvient pas. Il a beau se jeter une bonne dizaine de fois par la fenêtre, il survit immanquablement. C’est dire. Même la mort ne veut pas de lui. « Avec le temps, disparaît même le désir de mettre fin à sa vie  » regrette Dracula. Reste la mélancolie, la pire des apathies. Paradoxalement, même anéantie, cette ombre de la mort n’est pas morte, à l’intérieur. Alors, quelle est cette énergie qui la maintient en vie, au lieu de la consumer ? Tout simplement, cet amour indestructible qui est le fruit de leurs amours à tous les deux. Ce « troisième élément« , expression que Luc Besson ne démentirait pas. Cette chose immatérielle, invisible, mais infiniment présente, cette entité vivante que produit l’amour de deux personnes, et qui perdure dans le temps. Cet amour fécond est peut-être la dernière forme de transcendance dans un monde soumis au matérialisme, au consumérisme, voué au néant, dirait Nietzsche. Dans un monde sans absolu, une société sans sacré, qui ne sait plus se sacrifier à l’autre, qui n’a foi qu’en l’argent, qui ne connait que le Dieu argent, l’amour reste le seul sentiment capable de revitaliser un monde dévitalisé. L’amour est notre salut, telle la morale de ce merveilleux Dracula. « Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs, tu aimes encore » proclamait René Char. Dracula se meurt d’amour, et paradoxalement son amour l’empêche de mourir. Mais Dracula n’est qu’amour. Tous ces merveilleuses contradictions irriguent la réflexion du cinéaste culte, le père de Lucy et du Grand Bleu et c’est tant mieux.

Partout, le même constat : Dracula a beau visiter les cours d’Europe puis de Versailles, dans l’espoir de rencontrer la réincarnation de sa belle, partout il se heurte au désenchantement. L’amour semble avoir déserté le monde. Spectacle d’un monde déshumanisé qui s’achève en une lente agonie, dans une parodie de vie. Que s’est-il passé pour que nous en arrivions là ? Pour que finalement « nous mourrions tous du manque d’amour » comme le déplore Michel Houellebecq. Même à Versailles, la cour est un monde de débauches, un monde artificiel qui ne laisse aucune place à l’amour. Ce bal à Versailles n’est pas sans évoquer le « bal des têtes » de Proust, une valse de visages poudrés, grimés, grimaçants, pantins désarticulés en pleine danse macabre, piétinant au seuil de la mort. La monstruosité ordinaire de ces coeurs sans vie, ces coeurs insensibles, assombris, éteints, desséchés, de ce monde faux à hurler, soulève le coeur du Vampire. De rage, il se rue sur un groupe de jeunes danseuses et plante son museau ensanglanté dans leurs jugulaires frémissantes. Avec l’espoir de régénérer ce monde dégénéré. Saigner pour sauver. Un comble…

Tout au long de cet incroyable film, beau comme une peinture de maître, on se demande si ce poignant Dracula emprunte au romantisme de son réalisateur. Est-ce un moulage de son âme ? De son coeur ? De cette soif d’absolu qui est la marque des grands créateurs ? Luc Besson serait-il profondément romantique ? Toujours est-il que derrière la caméra, derrière les dialogues inspirés, bat un coeur amoureux. Pas étonnant que ce film soit alors si bouleversant, et sa fin déchirante. On retient non sans peine nos larmes en voyant l’insupportable pieu crever le coeur du héros. Contre toute attente, l’idée que Dracula meurt est insupportable. Comme si le poète de l’ombre contenait en lui toute la lumière du monde. Comme s’il représentait l’espoir d’un monde meilleur. Comme si le monstre était le meilleur des hommes. Et de monstre, il devenait un modèle. Car qui est capable aujourd’hui d’un tel amour ? Reste que le mal ne peut triompher du bien. Dans un ultime élan d’amour, Dracula se sacrifie sur l’autel de l’absolu. Pour épargner à Elisabeta la perdition éternelle. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime » soulignait la Bible. Dracula comprend que s’il veut avoir le droit d’aimer, d’être digne de l’amour que lui porte son épouse, il doit renoncer à sa vie et à son pouvoir vampirique. En aimant Elisabeta plus que lui-même, en donnant sa vie pour elle, Dracula rivalise avec le Christ. Et s’offre la plus héroïque et romantique des destinées. Il épargne son épouse, rompt le sortilège, la protège éternellement, ce que son Dieu semblait incapable de faire. Dracula tient sa rédemption mais Dracula se meurt. Dans ce lit de renaissance où il fêtait quelques minutes plus tôt ses retrouvailles avec son amour de toujours, il meurt dans une étreinte étourdissante, coeur contre coeur, enlacé à Elisabeta. L’amour l’avait fait renaître de ses cendres et inéluctablement il retombe en poussière sur la couche brûlante de passion dans une scène inouïe de beauté. Ce lit d’amour réunit presque trop tard les deux amants, ce lit qui unissait et bénissait leurs joyeux ébats à la première scène, se transforme en un triste linceul à la dernière. Ses cendres s’envolent et s’élèvent jusqu’aux cieux. On a jamais rien vu d’aussi beau, d’aussi émouvant. Les larmes aux yeux, on réalise que l’amour fait des miracles. On pleure devant tant de passion, de hauteur de sentiment, écrasé par la grandeur et la générosité du don.

Après tout, peut-être que Bram Stoker se retournerait dans sa tombe en visionnant cette fabuleuse adaptation de son roman. Peut-être ou peut-être pas. Reste que le merveilleux Dracula de Luc Besson est à ce jour, le plus vivant des morts-vivants, et ça ce n’est pas rien, c’est même la plus fascinante des réussites… Non content de réinventer l’amour, de le remettre au goût du jour, Luc Besson signe ici un film qui fera date.

Bravo et chapeau bas Monsieur Besson

I.G

Le cinéaste Luc Besson

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