
En cette « matinée » de samedi, au Théâtre la flèche, dans cette si jolie cour où glissent les glycines depuis un ciel ocre de ferraille, Saint-Exupéry nous revient. Oeil et paume battants, il nous parle de tout près. Frontalement. Plongez en terre de beauté. Accomplissez le décollage dangereux, la verticalité nécessaire pour comprendre nos pas. Admirez dans ces yeux jeunes jamais lassés, l’univers et ses mystères.

Retrouvez un ancien camarade, reconnaître un vieux frère. Antoine de Saint-Exupéry, le plus connu des aviateurs français, poète de l’air et de la rose, magicien des rêves, saisit sa plume pour l’aventure. Incarné par un comédien éthéré, le texte s’illumine de toute sa beauté. On voyage en Terre des hommes, ce récit de 1946, qui relate les débuts de pilote de Saint-Exupéry dans un long courrier reliant Toulouse à Dakar. Le spectacle laisse échapper entre les lignes des extraits de Courrier Sud, publié en 1929. Dans ce seul-en-scène magistral, Pierre Devaux prononce avec génie -le génie discret de la délicatesse- les phrases essentielles de l’aviateur. La poésie s’invite dans le cockpit. Moteur en marche, en partance pour les océans de sable. Le désert descend sur son visage. Il prend vie et s’enfle. Comme les « camarades » de route aérienne, Guillaumet (à qui le roman est dédicacé), son supérieur, Prévot, Mermoz, et l’excellente grand-mère. L’ « incarnateur », comme on le lit parfois, maîtrise la gestuelle à merveille, ainsi que la tension absolue des silences et la prudence des mots. La prudence de ceux qui s’avancent, légers, sans à-coup de gâchettes, sur l’instrument chargé à blanc de la poésie. Pierre Devaux qui signe l’adaptation, se laisse d’autant mieux incarner par son incantation. C’est comme un sacre. Est-ce un hasard si ce merveilleux acteur a donné vie au prêtre de l’excellent Mehdi Djaadi, dans sa mise en scène de Monsieur le curé fait sa crise de Jean Mercier ? Résultat : le public flotte en apesanteur durant une heure. Un tour de cadran entre les aiguilles du tableau de bord , entre le stylo de Saint-Exupéry et les feux subtils de la régie. Dès les premières virgules, on entre en lévitation, guettant la suite, dans un silence savant qui dit tout sans un mouvement. Tout se rejoint : les époques se télescopent, les continents ne sont plus si éloignés. Plus encore, les êtres décrits, existent et chavirent encore. La tendresse drôle et la lucidité magnifique de Saint-Exupéry n’ont pas vieilli. Non, la poésie n’a pas d’âge. Terre des hommes montre combien le chemin d’un homme grandit en leçon d’espérance. Pour devenir un enseignement du ciel. Car c’est bien l’homme du ciel qui devance et devine l’homme de la terre. Cet adulte serein, en bas, ne sait pas à quel point ses aimés lui manqueront, là-haut. A quel point il se battra pour sa vie, pour son eau. A quel point les oasis peuvent être des moulins pour qui respire le vent du Sahara. Il suffit d’ouvrir le roman et de lire l’incipit : « La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu’elle nous résiste. L’homme se découvre lorsqu’il se mesure à l’obstacle. »

Terre de lumière
Sans doute aurait-il été agréable d’entendre davantage Saint-Exupéry pour entrer dans son sillage à la découverte du monde, à la mesure de son instrument « appuyé sur le ciel » (Courrier Sud.) Mais Thierry Harcourt, metteur en scène et créateur des ombres et lumières, a choisi de ne pas dévoiler tout le texte. Son spectateur est invité à se mettre à la page. On souhaitait survoler l’inconnu encore un peu, mais tranquillement on atterrit après l’exode. Et finalement c’est mieux. Car c’est là que réside la justesse de la mise en scène, dans ce format délicat d’adaptation littéraire. Le public réagit à ce qu’il voit, tel un protagoniste de l’histoire, révélant ainsi son attachement au personnage. A Devaux narrateur, aux accents révélateurs des mots, à toutes les idées du poète messager. Ainsi s’impose la force poétique, elle donne souffle, âme, tempo au spectacle. Et nous laisse retourner au monde avec un coeur gros de bonheur.
Diane Lotus
TERRE DES HOMMES, A retrouver au Festival d’Avignon du 5 au 26 juillet -Théâtre 3S.





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